LE MONDE VU DE MOSCOU

Publié le par Jaakline

Ceci est le texte d'une prise de parole que j'ai faite le 31 janvier dernier, dans un petit restaurant de mon quartier, devant 15 personnes, dont les propriétaires du lieu. C'était avant les jeux de Sotchi, et sans doute lié quand même à cet événement qui a donné une présence forte de la Russie dans nos médias, le plus souvent sous la forme d'un « Russie bashing ». Mais pourquoi tant de haine ?

L'accélération et le développement des évènements en Ukraine, leur traitement par nos médias, ne changent rien à ce propos... au contraire... Revenons à la question fondamentale : à qui profite cette situation ? J'aurai l'occasion d'y revenir. Bien que les éléments que je vais exposer là peuvent permettre d'y réfléchir. 

 

 

La Russie : le retour ?

 

2013 a donc marqué « le retour » de la Russie sur la scène internationale.
Dans l'ordre chronologique : l' « affaire Snowden », qui en dit plus sur la soumission des états démocratiques occidentaux aux intérêts du boss américain, que sur le geste de Vladimir Poutine ; lui a simplement montré son flair politique .
Puis, surtout, la position russe sur une possible solution diplomatique en Syrie, évitant, pour le moment,  le bombardement de ce pays... action militaire au coût incalculable, et d'abord pour les populations syriennes qu'il prétendait défendre.

Vladimir Poutine, homme de l'année pour le Times, le 31 décembre 2013.

Acceptons la formule et, soit, la Russie revient...

 

 

Mais d'où revient-elle ?

 

- 1er juillet 1991, le Pacte de Varsovie, pendant à l'Est de l'Otan, est dissous.
C'est un pacte militaire créé en 1955 en réponse à la création de l'Otan, toujours bien vivant, pacte militaire également, créé en 1949.

- 23 août, le président Eltsine reconnaît l'indépendance des pays baltes (Lettonie, Estonie, Lituanie). 

- Décembre 1991, il y a 22 ans, est un mois historique, pour la Russie et pour le monde : il clôt une période tumultueuse. Jugez-en plutôt :

- le 4 Décembre, c'est l'indépendance de l'Ukraine, qui est reconnue.

- le l8, accord de Minsk. Les présidents de la Fédération de Russie de la Biélorussie et de l'Ukraine proclament la fin de l'URSS.

- le 22 à Alma-Ata (Kazakhstan), les républiques non slaves de l'URSS en font de même mais créent aussitôt la CEI (communauté des états indépendants)  qui regroupe 10 des 15 états de l'ex-URSS.

- le 25, Mikhaïl Gorbatchev, dans une allocution télévisée, prononce la fin officielle de l'état soviétique pour la fin de l'année.

- le 31, c'est donc la fin de l'URSS.

Un mot sur la CEI : en tant que cadre de discussion, elle a beaucoup contribué au caractère relativement pacifique du divorce en cours : partage de l'arsenal militaire, mise en place des monnaies, maintien des liens d'interdépendance économique, présence des minorités...(c'est là que ce fut le plus difficile pour les minorités russes).

 


Les années 90

 

Comme l'écrit un journal américain de l'époque, « les golden boys font la Russie »... "défont la Russie" serait plus juste...

Les règles du FMI s'appliquent à la lettre : privatisations brutales, fin de l'état social...plus de salaires des fonctionnaires, plus de prise en charge de la santé etc..etc..

Pour imager ce moment, je pourrais dire que Russes et Soviétiques vivent en 6 mois ce que les Grecs vivent depuis 4 ans... mais, comme toujours en Russie, en pire!
J'ai fait dans cette période deux voyages à Moscou et en province (octobre 1991, été 1992). Dans des familles russes. J'ai vu !

La désindustrialisation programmée, tendant à  faire du territoire russe ce « trou noir », dont rêve l'idéologue américain Brzézinski (cf Le grand échiquier du même, publié en France en 2002), a des effets immédiats...dont je ne donnerai qu'un exemple, à méditer : la chute brutale de l'espérance de vie, chez les hommes en particulier, descendue jusqu'à 58 ans, remontée à 60 en 2010. (Ce qui donne un côté ubuesque au débat sur l'allongement de la durée de cotisation pour la retraite, débat qui a eu cours ces derniers temps, mais que le gouvernement a abandonné!)

 

1992

La Russie assiste à l'offensive dans les Balkans.

Elle aboutira à l'explosion de la Yougoslavie.Et c'est la première fois que l'Otan s'arroge une nouvelle mission, loin des missions fondatrices des institutions communes, à savoir protéger de toute agression ses états membres. Ce ne sera pas la dernière.

C'est le début de la construction d'un monde unipolaire.
Pour caractériser ces nouvelles stratégies offensives de l'Ouest, ou Occident comme disent les Russes (c'est le même mot), dès la fin des années 90 l'expression « double standart » fait florès. 

C'est une expression ancienne, universelle, qui peut être ramenée à l'expression: « faites ce que je dis, mais pas ce que je fais » Elle peut s'appliquer à bien des domaines. Pour les analystes russes, elle va définir les stratégies de nouvel ordre mondial, conforme à ses intérêts, que l' Occident va déployer.
L'Occident avance, caché derrière deux thèmes : « instaurer la démocratie », « défendre les droits de l'homme », et petit à petit le droit d'ingérence humanitaire, très précisément encadré par des conventions internationales, va devenir le devoir d'ingérence. C'est un Français qui est à l'origine du concept.

A partir du 11 septembre 2001, la « lutte contre le terrorisme » va moduler sans en changer la nature, ces interventions. La Russie, intéressée par la lutte contre «  l'islamisme radical » qu'elle connaît sur ces marges, Tchétchénie en particulier, va tenter de s'associer au combat général. Mais très vite, « défense de la démocratie » et « devoir d'ingérence » vont ponctuer des interventions auxquelles la Russie ne peut souscrire. L'Irak, bien sûr, où le voeu de G.W Bush de « ramener ce pays à l'âge de pierre » est en passe d'être atteint, mais aussi la Libye, les menaces sur la Syrie et l'Iran, très proche de la fédération de Russie.

 

 

Le retour de la Russie

 

1/ Le discours de Munich, février 2007

 

Invité par Angela Merkel au sommet sur la sécurité qui se tient tous les ans à Munich, Vladimir Poutine va y faire un discours qui fait date et synthétise la vision du monde des Russes, du monde post-soviétique.

Quelle en est la ligne directrice? 

Les phrases entre guillemets sont extraites du discours de Munich.

Depuis 20 ans, les Etats-Unis et leurs alliés occidentaux, l'Otan en tête, tentent de construire un monde unipolaire. C'est un échec patent : de l'Afghanistan à l'Irak, et autres pays arabes, le monde est devenu une poudrière, « entrainant de nouvelles tragédies humaines ». 

« Le monde unipolaire  est un modèle inefficace, car il ne peut reposer sur la base éthique et morale de la civilisation contemporaine »... 

« Nous sommes en présence de l'emploi hypertrophié, sans aucune entrave de la force - militaire - dans les affaires internationales../..et du coup, le règlement politique des conflits devient aussi impossible »... 

«  Il ne faut pas substituer l'Otan et l'Union Européenne à l'Organisation des Nations Unies »...

Plus loin, Vladimir Poutine souligne que sans doute l'architecture globale de l'ONU doit être revue, adaptée aux changements du monde, mais que rien ne doit se substituer au droit international, car lui seul peut assurer la sécurité collective.

Il souligne également que, contrairement aux accords convenus lors de la chute du Mur de Berlin, tous les nouveaux états entrés dans l'U.E, Pologne, Etats Baltes, Moldavie, Roumanie, Bulgarie, ont aussi intégré l'Otan... 

Tous - et c'est moi qui précise - « accueillent » des bases militaires de 5000 hommes. Ce qui dessine le tableau suivant : la Fédération de Russie a désormais 1900km de frontières avec l'Union Européenne.... et l'Otan !

Il intervient aussi longuement sur les questions du désarmement, nucléaire en particulier, où, là-aussi estime-t-il, il y a eu rupture de contrat.

Il souligne, pour le regretter et le stigmatiser, le climat de guerre froide qui continue de perdurer dans les relations Est-Ouest

 

2/ La création des BRICS

 

Au plan international, la Russie a intégré une nouvelle entité, les BRICS. Celle-ci recouvre les anciens «non alignés», au temps où le monde était régi par les deux blocs, USA-URSS, qui maintenait ce que l'on appelait, un peu vite sans doute, «l'équilibre de la terreur ».

Les BRICS, donc, Brésil Russie Inde Chine, puis plus tard, en 2010, South Africa, pour le S.  « Les pays émergents », comme on les désigne aujourd'hui, ne veulent pas rester dans l'antichambre des décisions économiques et politiques de la marche du monde. Ils tentent même de créer une monnaie qui permettrait de se passer du dollar.

Entreprenant de mener la lutte d'idées et de faire connaître sa vision du monde et des enjeux internationaux, la Russie crée, en 2008, sa première ONG, avec deux sièges : un à Paris, l'autre aux USA, à New York..

 

3/ L'Institut Européen de la démocratie et de la coopération

 

L' Institut Européen de la démocratie et de la coopération(1) est dirigé par Natalia Narotchnitskaya, académicienne, historienne.
Il faut s'arrêter un moment sur cette personnalité. 

Philosophe, spécialiste des relations internationales, elle travaille au secrétariat de l'ONU à New York de 1982 à1989. Ancienne députée à la Douma, pour un petit parti Rodina (patrie, en russe), elle est une figure emblématique de la renaissance patriotique russe, avec toutes, ses aspirations, ses questionnements, ses contradictions.

Elle est membre de la commission créée auprès du Président de la Russie dont le but est de s'opposer aux « tentatives de falsification de l'histoire de la deuxième guerre mondiale, au détriment des intérêts de la Russie ».

Elle a publié de nombreux ouvrages et études, dont un seul a été traduit en français, abordant ce thème.
Ces travaux, consacrés essentiellement au rôle de la Russie et des Russes dans l'histoire mondiale, font autorité....en Russie, car peu traduits !

En ce qui concerne  les modifications en cours des rapports de force internationaux et en Europe en particulier, sa mise en perspective historique donne du grain à moudre. Soutenant sans réserve le recours au droit international, elle indique que la charte des Nations Unies dans l'article 1 de son chapitre 1 « Buts et principes » ne porte appréciation sur la nature des régimes des différents pays..Ni le mot « dictature » ni celui de « démocratie » n'y figurent; C'est au contraire de la capacité à respecter le droit des peuples à disposer d'eux mêmes que dépendent paix et sécurité collective. 

Particulièrement virulente sur le « double standart », elle note, mettant des guillemets partout : « les droits de l'homme, la démocratie, les droits des minorités nationales sont devenus les instruments du dépeçage des états gênants, qui ne veulent pas se soumettre à une gestion globale du monde; ils sont le prétexte au recours à la force contre des états souverains, en totale contradiction avec la Charte de l'Onu ».

Dans son dernier ouvrage, paru en octobre 2013, non traduit, « Le code russe de développement », elle note dès le début : « La Russie a franchi le siècle et le millénaire en ayant perdu tout ce qui avait été accompli par 10 générations.  Ce sont 3 siècles d'histoire qui se sont écroulés dans les adieux au totalitarisme. ».

Ailleurs, elle précise : Les « Anglo-Saxons » (notion permanente chez elle : américains, anglais, allemands), sans coup férir, l'URSS s'étant effondrée, ont eu l'opportunité d'atteindre les objectifs qui étaient les leurs depuis plus de deux siècles : couper la Russie de l'accès aux mers, Baltique, Mer Noire, atteindre et récupérer le Caucase, afin de se rendre maîtres des sources d'énergie et l'accès à ces sources. Et pour achever la démonstration, elle note, textes à l'appui, que Guillaume II en 1911 avait les mêmes objectifs...qu'Hitler.

Ces analyses, rapportées à ce qui se déroule en ce moment dans ces coins du monde, ne manquent pas de pertinence,  même sous une réelle virulence du propos..

C'est peut-être là que je vais ouvrir une parenthèse sur le «patriotisme» (disent les Russes... le «nationalisme» disent les «experts» plus ou moins bienveillants), que l'on constate aujourd'hui en Russie...et moi également. Vladimir Poutine en abuse-t-il ? Ou bien s'appuie-t-il sur une sentiment réel très fort, le seul capable de faire consensus en Russie ?
Il me semble que ceux qui liront ce texte, et ont un intérêt réel pour ce pays, ces gens, devront essayer d'imaginer ce que veut dire de se retrouver en une nuit dans un pays aux frontières de...1683 (la France de Louis XIV pour nous). Ce fut un élément non négligeable du chaos, du sentiment de disparaître, des Russes en 1991... Temps long et temps court de l'histoire se chevauchent...

 

 

En guise de conclusion...provisoire

 

Ces tensions très vives sur les marges pèsent  fort sur le développement intérieur du pays.. où la situation économique et sociale est dure.

Si l'expression « forteresse assiégée » ne fait pas partie des éléments de qualification en Russie aujourd'hui, on peut difficilement ne pas voir que l'Union Européenne s'étend vers l'Est, avec un rôle dévolue à l'Allemagne qui porte le « projet » européen atlantique...atlantiste ?

Dans son ouvrage « le Grand Echiquier » déjà cité, cet homme proche de la CIA et des « faucons » américains, notait  en 2002 : « sans l'élargissement de l'Otan aux pays de l'Est, l'Amérique essuierait une défaite d'une ampleur mondiale. La collaboration américano-germanique est nécessaire pour élargir l'Europe vers l'Est. L'Europe se réalisera non sous l'égide de Berlin, mais sous celle de Washington... ».

 

Dans une formule désormais célèbre, Vladimir Poutine soulignait : « Qui ne regrette pas l'URSS n'a pas de coeur, qui veut la ressusciter n'a pas de tête ».
Je pense  qu'il faut y voir une double volonté de la Russie aujourd'hui donner toute sa place à la période soviétique dans le continuum de l'histoire russe mais tenir compte des changements profonds irréversibles, intervenus à l'intérieur et à l'extérieur du pays..
Je serai amener à vous parler de la Russie, vue de l'intérieur..mais ce sera une autre affaire..!

Après tout, nous sommes largement concernés par ce qui se passe aux frontières agitées de l'U.E.. 

 

Les relations de coopération Europe-Russie sont plus que jamais au coeur de ces questions.

Non, le « projet Eurasie » de la Russie (qui privilégie les relations avec la Chine) n'est pas la reconstitution de l'URSS... 

 

(1) l'Institut européen de la démocratie et de la coopération a une page sur facebook et on peut y lire les buts qu'il s'est fixé.. On y découvrira la vision d'un monde européen « attaché à ses racines chrétiennes » et aux « valeurs morales ».. l'Europe actuelle étant vue comme en perdition à cause de « valeurs morales « défaillantes ».

 

Chacun appréciera.. mais il faut dire que cette vision est largement partagée en Russie.

A suivre!

 

Publié dans Politique

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