Les nuits blanches du facteur Alekséï Triapitsyne

Publié le par Boyer Jaakline

 Les nuits blanches du facteur  Alekséï Triapitsyne

C'est le titre du film d'Andréï Kontchalovski qui a reçu le Lion d'Argent au dernier festival de Venise. Kontchalovski est un intellectuel de valeur qui a vécu aux USA et connait très intimement l'Europe, la France en particulier. C'est aussi le frère d'un autre grand cinéaste russe Nikita Mikhalkov.
Pour faire ce film, le cinéaste a planté sa caméra dans un village de la province d'Arkhangelsk, (littéralement, la ville de l'Archange par où est arrivé en Russie le premier Français en 1586, Jean Sauvage).
Il a filmé ces gens. Une seule actrice professionnelle. Pendant des heures, jusqu'à se faire oublier, il a filmé, filmé.

Dans une interview à Ogoniok du 15 septembre dernier, il dit son propos et sa vision de la Russie dans le monde en mouvement.

Extraits:

" Nous n'avions pas de scénario. Nous l'avons "écrit" au moment du montage. Tous les personnages sont des gens réels, qui vivent dans un coin perdu de la région d'Arkhangelsk...Il n'y a aucun message caché .. Jusqu'au tournage, je ne les avais jamais rencontrés. Ce sont des gens très particuliers. Les derniers représentants de la classe paysanne qui a pratiquement disparu après l'effondrement de l'URSS. J'ai eu envie de les observer, de voir ce qu'ils sont devenus, quelles sont leurs pensées. Je voulais comprendre aussi pourquoi ils méritent tout notre amour.....J'enchaine les interviews et la question revient sans cesse :pourquoi faire un film sur un sujet aussi insignifiant ? J'ai toujours été inspiré par deux maîtres : Tchekhov et Robert Bresson. Travailler avec des gens réels ouvre à l'inconnu, l'inattendu. On retrouve les trois registres des émotions humaines, la peur, le rire et les larmes. Ce sont les fondements de mon cinéma, comme les trois masques de la tragédie grecque.

La politique n'a rien de commun avec l'art. Chacun fait son travail, les politiques et nous. Je considère que l'art donne son maximum dans les périodes historiques dures, guerres, épidémies, crises graves. Cervantès est impossible sans l'Inquisition.

Le mode de développement de l'Europe n'est pas le seul possible ni le seul juste. Je considère que les valeurs de l'Europe sont loin d'être universelles et ne doivent pas s'appliquer à tous les peuples et tous les pays. La démocratie, par exemple, apporte la prospérité dans les pays riches. Mais que dire en Irak ou en Afrique du Sud, pour ne citer que ces deux pays ? Effondrement, chaos, dictature..

La Russie n'est ni pauvre ni arriérée. C'est un pays médiéval. Encore aujourd'hui. Et c'est tant mieux. Ses traditions, ses conceptions du monde, une voie de développement particulière, c'est cela sa richesse. Nous sommes un peu sauvages, un peu tumultueux, un peu dingues même. Et alors ? Très souvent, il y a plus de liberté chez nous que dans les pays démocratiques développés. L'Europe a toujours été partagée entre deux héritages: celui des Grecs, dionysiaques, émotionnels, et celui des Romains, latins qui aiment l'ordre et la structure. Ils ont besoin de règles. Les Grecs ne comprendront jamais les Romains. Comme les Polonais ne comprendront jamais les Russes ou les Serbes. C'est un problème, mais c'est aussi magnifique. Il n'est pas du tout obligatoire que tout aille dans la même direction. surtout aujourd'hui où l'Europe subit une crise grave dans tous les domaines L'Europe voit son temps s'achever. Elle ne peut vivre sans la Russie. Mais la Russie peut vivre sans l'Europe. C'est le plus grand réservoir au monde d'eau douce. En ce moment ça semble peu important. mais dans quelques dizaines d'années ce sera évident.

Les sanctions, l'isolement, les guerres, cela passera. Depuis la fin de l'URSS, il y a eu, sur la planète, 300 guerres.

La voie de développement occidentale, les valeurs européennes ne sont pas universelles : l'Europe Occidentale ne parvient pas à digérer cette vérité inconfortable pour elle. Par exemple, leur concept de "liberté" n'a aucun sens pour les Chinois. Confucius et ses émules pensent différemment. Pour eux, c'est la beauté du monde qui est importante, non "les droits de l'homme". Il est naïf de penser que "le rêve américain" est bon pour tous. Qu'il faut vivre comme eux. C'est étrange et stupide.

Je vais montrer mon film aux "acteurs" du village. Je ne pense pas que cela va les intéresser. Mais le public occidental va y trouver un intérêt certain. Ils sont peu familiarisés avec la vie russe. Ils auront du mal à croire qu'il y a des endroits où les gens vivent comme ça.".

Ses projets: il travaille en Italie et monte un spectacle autour de Sophocle.

Ce que j'en pense

Les différents thèmes abordés sont des réponses aux questions posées par la journaliste russe.

Les idée développées par Kontchalovski représentent un courant idéologique qui structure la vision actuelle, à des degrés différents, d'une majorité de Russes. C'est à ce titre qu'il m'a paru important de les faire connaître. Je suis loin de les partager, même si certaines, ce regard si différent, poussent à élargir sa propre réflexion, la mienne en tout cas. Et pas forcément dans cette direction.

Le projet du film en est éclairé. Il s'agit de montrer ce monde marginal, en voie de disparition, cette campagne russe si important dans l'histoire des mentalités. C'est là que gît encore la quintessence de cette histoire toujours bouleversée. C'est peut être par cette "marge" que la Russie se relève chaque fois.
En attendant de v
oir le film.

André Kontchalovski et Ioulia Vyssotskaya au Festival de Venise

André Kontchalovski et Ioulia Vyssotskaya au Festival de Venise

La vie du facteur près d' Arkhangelsk. Le film de Kontchalovski.La vie du facteur près d' Arkhangelsk. Le film de Kontchalovski.

La vie du facteur près d' Arkhangelsk. Le film de Kontchalovski.

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