La vie sous sanction, ou comment la société russe s'interroge

Publié le par Jaakline Boyer

La revue Koultoura publie cette analyse de l'historien Egor Kholmogorov, repris dans le Courrier de Russie.

La vie "sous sanctions", comme on dit "sous perfusions". C'est le titre que j'ai choisi. J.B

" Personne ne parle plus du cours du dollar. Inquiets, nous nous demandons : « Comment va l’euro ? »

Le légendaire « buсk », héros culte des années 1990, monnaie des « vestes framboise », des managers efficaces et de la génération Pepsi, n’est plus d’actualité. Le dollar est aujourd’hui perçu comme la devise d’un empire lointain et hostile, ne servant plus qu’à indiquer le prix du pétrole.

L’euro, c’est une tout autre histoire. Imaginez une dame rondelette : elle ne peut rien dénicher dans nos boutiques de vêtements en Russie, dont l’assortiment est exclusivement destiné à des femmes soit squelettiques, soit totalement privées de goût. Récemment encore, notre dame avait une solution : aller renouveler sa garde-robe à Berlin. Aujourd’hui, elle ne peut plus se le permettre.

Imaginez encore une enseignante : dans son école de province, elle a passé sa vie à conter aux enfants les merveilles de Notre-Dame de Paris.

Un jour, elle décide d’aller voir la cathédrale de ses propres yeux. Mais le cours de l’euro s’envole – et ses projets de voyage tombent à l’eau.

Imaginez enfin un homme, qui doit passer un IRM en urgence. En Russie, il lui faut attendre au moins un mois, alors qu’à Vienne, il pourrait le faire en une heure, pour la modique somme de 400 euros. Sauf que ces 400 euros, qu’il achetait hier encore 18 000 roubles, lui en coûtent aujourd’hui 26 000. Ajoutez à cela les frais de voyage et de séjour – et la somme devient exorbitante.

Ainsi, qu’on le veuille ou non, l’euro influe fortement, à l’heure actuelle, sur la vie d’un très grand nombre de gens dans notre pays – pas uniquement les habitués des soirées glamour, mais bien des millions de Russes ordinaires.

Deux points de vue distincts se font entendre sur la situation. Les uns disent : « Le voilà, l’effet Crimée ! La vie des gens simples s’effondre à cause de vos jeux géopolitiques ! ». Les autres répliquent : « Tant pis. Nous n’avons jamais vécu confortablement et mieux vaut ne pas nous y habituer. » Mais les deux groupes se trompent sur l’essentiel.

Non, nous ne subissons pas aujourd’hui les conséquences des événements en Crimée et en Novorossiya. Ce que nous payons, ce sont les erreurs systémiques et répétitives commises récemment dans notre politique économique par ceux-là mêmes qui dénoncent un « effet Crimée ». Ce que nous payons, c’est la destruction de nos capacités industrielles, le manque d’investissements dans la science, la corruption qui pénètre notre société de haut en bas, notre entrée à l’OMC .

(et où regardait donc l’OMC quand la Russie a été frappée de sanctions, au mépris des règles les plus élémentaires de l’organisation ?).

Toutes ces dernières années, nous avons dépensé nos revenus pétroliers pour acquérir des objets de luxe et payer des pots de vin. Nous n’avons jamais été riches : nous avons joué aux riches en achetant des iPhones plutôt que d’économiser pour prendre des prêts hypothécaires.

Voilà quelques années déjà que la Russie entrait en crise – et les sanctions n’ont été que la cerise sur le gâteau. (…)

Désormais, nous devons passer à l’épreuve. Ne survivront que les éléments solides de notre économie et de nos relations sociales. Le reste est voué à disparaître, et la perte sera douloureuse. J’espère seulement que nous n’allons pas faire face à une nouvelle criminalisation de notre société.

Mais nous ne devons pas non plus nous persuader que les standards européens de consommation auxquels nous nous sommes habitués sont un luxe que nous ne pouvons plus nous permettre. Qu’au lieu de tenter de les reproduire, nous devrions nous contenter d’une vie simple et modeste. Non. Si nous faisons cette erreur, nous retomberons dans le piège des années 1980 : rappelez-vous la pénurie qui régnait et le culte que les gens vouaient à l’époque au saucisson et à l’Occident qu’il incarnait. Nous avons commencé par prier devant les bouteilles d’un alcool importé que nous ne trouvions pas chez nous – et avons fini par détruire notre pays et notre peuple.

Puis, dans les années 1990 et 2000, nous avons presque entièrement anéanti notre industrie, y compris celle de la qualité de vie. Nous avons professé une seule et même idée : « Nous ne réussirons jamais à fabriquer des objets de qualité – mieux vaut vendre notre pétrole et nous les acheter à Londres et à Paris ». L’Union européenne nous a servi de destination vacances, de centre commercial et de SPA. Aujourd’hui, nous devons réapprendre à vivre, à créer notre propre richesse. (…)

Certes, les Américains s’habillent en made in China et roulent en made in Japan, mais ils n’ont pas oublié comment fabriquer ces marchandises eux-mêmes. Même en achetant ce qu’elle consomme à l’étranger, une nation développée ne perd pas la capacité de le produire.

À l’ère post-euro qui commence, nous ne devons en aucun cas accepter de vivre n’importe comment. Nous devons vivre bien. Nous devons exiger que notre marché nous assure des marchandises et services de qualité. Nous voulons une qualité de vie. La nôtre. "

Egor Kholmogorov

A Moscou, partout s'affichent les cours du dollar et de l'euro, actualisés sans cesse.

A Moscou, partout s'affichent les cours du dollar et de l'euro, actualisés sans cesse.

Publié dans la vie comme elle va

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