Natalia Soljénitsina chez Vladimir Pozner (1)

Publié le par Boyer Jaakline

Cette longue interview de Natalia Soljénitsina sur une grande chaine TV russe, le 15 décembre dernier me parait mériter une traduction, sinon in extenso, 90 minutes d'interview(!), du moins les passages qui m'ont intéressée et sont susceptibles d'intéresser ceux  à qui, pour paraphraser, rien-de-ce-qui-est-russe-n'est-étranger.

Bien sûr, ces idées et analyses ne sont pas les miennes, y compris dans la façon de les mettre en perspective. Mais j'y observe et apprends. Elles font partie du paysage russe. Elles sont communes à différentes parties de la population, suivant le thème : sur l'histoire russe et le stalinisme: c'est une opinion minoritaire. Sur le rapport à l'Occident et ce qui se passe en ce moment, ce sont des analyses ultra majoritaires. Retour sur la distinction patriotisme / nationalisme.

 

Alexandre Soljénitsine était né le 11  décembre. (1918-2008)

Le président Poutine a promulgué un décret pour qu'honneur lui soit rendu au niveau de l'état. Paradoxe, que ne manque pas de souligner Natalia Soljénitsina
Pour le centenaire de sa naissance, les commémorations officielles sont  donc prévues, mais sa veuve n'a pas été consultée.

Pour le moment, seule la petite école où il a enseigné évoque sa présence. Aucun  musée. 

Sa veuve est reçue le 15 décembre dernier dans le talk show de Vladimir Pozner, émission dont j'ai déjà parlé, tous les lundis, à 23 heures, une heure et demie avec un seul invité.

Quel que soit le regard que l'on porte sur l'homme et l'oeuvre, il est incontournable comme témoin de son temps et de son pays. L"'Occident " l'a adulé, le "récupérant". mais ces laudateurs d'ici et de là-bas l'avaient-ils vraiment lu ? Ce doute est émis par Natalia Soljénitsina qui constate que tant en Russie, qu'en Occident on déforme ses propos et analyses.

 

Une journée d'Ivan Dénissovitch
Une journée d'Ivan Dénissovitch

Sur le pouvoir et la légalité en Russie et URSS :

Alors que le Président russe vient de promulguer un décret pour honorer au plus au niveau Alexandre Soljénitsine, à l'occasion du centenaire de sa naissance en 2018, Natalia Soljénitsina rappelle le texte de1973 "Lettre aux dirigeants soviétiques" et fait un rapide tour d'horizon des relations de son mari avec le pouvoir :

le goulag, sous Staline,

la réhabilitation sous Khroutchev et la gloire mondiale avec "Une journée d'Ivan Denissovitch", publié à Moscou,

la privation de sa nationalité l'expulsion de son pays sous Brejnev,

une forme de réhabilitation sous Gorbatchev, mais un débat à peine ouvert déjà refermé sur ses analyses : "c'est un monarchiste et théocrate" - disait Gorbatchev -, et sa veuve de répéter qu'il n'était ni l'un ni l'autre, laissant penser que Mikhaïl Gorbatchev ne l'avait pas lu et était mal conseillé.
Soljenitsine avait publié alors un texte à mettre en débat : "Comment reconstruire la Russie".

Il rencontra une fois le président Eltsine. D'où vint la décision ? En tout cas, il fut à nouveau privé d'accès aux médias.
C'est dire si sa connaissance du pouvoir et de la légalité en Russie était grande.

Donc, l 'initiative de Vladimir Poutine, prise sans contact avec elle....

Sur le retour de la notion : ennemi du peuple

Retour proposé par une fraction du parti soutien de Poutine "Front populaire".
Ce serait une faute lourde. Cela diviserait et affaiblirait la société, déjà bien atteinte. Cela restaurerait la peur, et avoir des citoyens qui ont peur de leur pouvoir, c'est très mauvais.

Sur un "Nuremberg" russe :

Nuremberg, c'est juger et condamner des criminels, mais c'est surtout condamner l'idée même de violence d'individus sur d'autres, Le fait que nous n'ayons pas fait acte de repentir ne va que ralentir nos avancées, s'il doit y en avoir. C'est ce que pensait Alexandre Soljénitsine .

Le temps a été perdu. C'est trop tard aujourd'hui.
Les dirigeants de la péréstroïka et des années 90 pensaient qu'il fallait instaurer le marché et tout s'en suivrait. Le marché ne peut réparer l'état des âmes...Ces dirigeants auraient dû comprendre qu'un tel bouleversement, violent, cruel, allait affecter chacun dans sa vie quotidienne. Gaïdar (ancien ministre de l'économie et père des réformes les plus libérales, inspirées par le FMI , note du moi J.B) l'a reconnu plus tard :

"Qui aurait pu penser que le capitalisme qui s'installait en Russie allait piller le pays ?"

Sur le stalinisme

Mettons nous d'accord sur ce qu'on entend par "répressions staliniennes". Des archives ont été ouvertes, pas toutes. Mais déjà des historiens produisent des chiffres auxquels il faut croire. Ils sont fiers, à juste titre, de leur travail . Pour les morts pendant la guerre les chiffres changent :

sous Staline, c'était 7 millions, pour Khroutchev 20, pour Brejnev 27 et les historiens aujourd'hui vont jusqu'à 40 millions...

En ce qui concerne les victimes des répressions, les chiffres avancés par les historiens ne sont pas définitifs : de 1929 à 1953, 4 millions de personnes auraient été arrêtées et fusillées,Pour les années 1937-1938 : 682.000 personnes.
Mais les "répressions", ce sont aussi les déportations de peuples, la collectivisation. 15 millions de paysans déportés dans la taïga pendant la collectivisation, dont un quart a péri en route.

Et la faim organisée en 1929 ? 6 millions de personnes. Et la répression du pouvoir bolchévique contre son peuple ? Il y a le propre document de la Tchéka, où ils se glorifient de fusiller 1000 personnes par mois. Mais beaucoup d'autres ne rentrent pas dans la statistique. Ceux qu'on a torturés, qui sont morts en se rendant aux camps etc...

66 millions, ce chiffre est attribué à Soljéntsine, dans " l'Archipel du Goulag". Or ce chiffre, il l'a avancé pour l'ensemble de la période soviétique, 1917-1959 :

2 guerres, la faim, les répressions. A ces 66 millions s'ajoutent les 10 millions de naissances non advenues par manque d'hommes....

...Bien sûr la population est complice. Elle croyait que, oui, il s'agissait d' «ennemis du peuple».

Une partie du moins qui était active dans cette politique. Mais pour l'ensemble du pays, c'est un état psychologique malade.

Les gens avaient peur. Vivaient dans l'isolement. Et il y avait ces pratiques: « tu dénonces ton voisin et tu recevras enfin un appartement». C'est épouvantable.
La fracture essentielle entre la pensée de Soljénitsine et ses opposants tient en une idée simple:

il considérait que l'Urss était une rupture dans l'histoire russe et non un continuum naturel.

Là est la divergence.

Natalia Soljénitsina chez Vladimir Pozner (1)

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