Retour vers le futur : séance rétro.

Publié le par Boyer Jakline

Le 16 décembre 2014, Fiodor Loukianov publiait cette analyse, dont j'ai traduit des extraits.
Ce petit retour en arrière permet, me semble-t-il, d'appuyer nos réflexions d'aujourd'hui dans un cadre plus général, q
ui a certes évolué, mais dont les données demeurent.

Plus que jamais, " le monde vu de Moscou ".

" Une autre Europe et une autre Eurasie ". Fiodor Loukianov

En 2014, l'Europe et la Russie ont franchi le Rubicon.

Ce qui signifie qu'aucun retour en arrière n'est envisageable.

Jusqu'à il y a peu " un partenariat stratégique " semblait lier Europe et Russie. Cela sonnait bien, même si le contenu en était flou. Tant à Moscou qu'à Bruxelles, officiellement et officieusement, ce partenariat était promis à un approfondissement, l'interaction des deux parties étant incontournable.

Et puis, vinrent les événements en Ukraine, qui montrèrent qu'il ne faut jamais dire jamais.

Le démontage de relations si avantageuses pour les deux parties s'opéra très rapidement.

L'abandon de la construction du gazoduc du Sud (south stream), annoncé par le président russe en Turquie confirme un changement de politique.

Interviewé à la télévision, Aleksei Miller, P-DG de Gazprom a expliqué le caractère fondamentalement nouveau de la décision prise : jusqu'alors, il s'agissait pour la compagnie russe d'amener le gaz jusqu'au consommateur, et, de fait, développer l'intégration économique dans l’Union Européenne.

On pourrait penser qu'il s'agit là d'un coup de bluff pour amener l’UE à négocier. Mais ce n'est pas le cas, il s'agit, suite aux événements de l'année 2014, d'une réorientation vers l'Est de la politique russe.
Pendant 40 ans ces contrats à long terme de fourniture de gaz ont lié l'URSS/Russie et l'Europe/U.E. Il était question d'interdépendance économique. Mais pas seulement. Géopolitique aussi.

La RFA, république fédérale d'Allemagne, était la cheville ouvrière de ces relations. Dans les années cinquante et soixante elle se hâta de rétablir sa présence sur les marchés orientaux. Cette forme d'expansion lui était seule autorisée, en tant que pays vaincu.

Ainsi, le gaz sibérien arrivait par gazoducs allemands jusqu'en Europe. Ce système résista et à la guerre froide, à la réunification de l'Allemagne, et à la chute de l'URSS.
Il a trébuché sur l'Ukraine.

Berlin est quasiment devenu le principal opposant à Moscou. Non pas, parce que, cédant à un chantage américain, comme beaucoup le croient ici à tort, mais parce que, retrouvant une position hégémonique politique en Europe .

L'Allemagne change en partie à cause de la crise européenne. Principale bénéficiaire de l'intégration européenne, elle ne peut laisser s'effondrer le projet européen.

Mais, plus fondamentalement, l'Allemagne a digéré son histoire du XXième siècle et,

après avoir été profil bas pendant plus d'un demi siècle, elle est prête à en assumer le leadership . Ce qui passe par des décisions douloureuses pour elle même et pour les autres.

Le premier acte fut la banqueroute de Chypre organisée par Berlin.
Un nouveau modèle économique doit être tro
uvé,

Berlin doit imaginer de nouvelles règles au fonctionnement de l'UE, ce qui ne va pas aller sans une opposition grandissante en Europe.

Parmi les décisions, par exemple, sacrifier ses très bonnes relations avec Moscou. Encore qu'il convient de noter que l'Allemagne s'est dotée, en partenariat avec la Russie, d'un gazoduc du Nord (north stream) qui la met à l'abri des soubresauts et ruptures ukrainiens...

Mais Berlin ne peut faire cavalier seul et doit donner des gages de sa fidélité atlantique.
Paradoxe, c'est avec l'Ukraine que l'Allemagne peut se solidariser avec les USA....."

Serguéï Karaganov, politologue et professeur de renom, collabore avec Fiodor Loukianov. Tous deux sont membres de l'Institut prestigieux : " La Russie dans la politique mondialisée "

L'extrait que j'ai choisi concerne la politique économique intérieure et développe un aspect essentiel du débat actuel sur la politique du gouvernement dirigé par Dmitrii Medvedev.

Deux lignes s'affrontent : les partisans d'une ligne " FMI ", que nous connaissons bien: réduction de la place de l'état, libéralisation totale, politique sociale (report de l'âge de la retraite, suppression des aides sociales aux plus démunis...etc...) . concernant le recul de l'âge de la retraite, cette mesure, copié/collé, est dramatique et ridicule, dans un pays en difficulté démographique et où la mortalité pour les hommes est de ...62 ans , elle était de 58 ans en 2008, chutant en quelques années de plus de 10 ans.

L'autre ligne analyse comme Serguéï Karaganov la situation.

Répondant à une question du journaliste, il déclare :

" Les sanctions occidentales pointent nos faiblesses.

Ces sanctions sont stupides et n'ont aucun sens. (encore qu'il faut se souvenir qu'au départ elles avaient pour objectif de soulever le peuple et obtenir un changement de régime en Russie, projet voué à l'échec d'emblée...).

Mais elles ralentissent le développement de notre économie. Elles confirment que pendant 7 à 8 ans nous n'avons eu aucune politique économique. C'est un vrai gâchis. La « modernisation industrielle », qu'on évoquait sans cesse, ce n'était que de la parlotte.

Sanctions ou pas, chute du prix du pétrole ou pas, notre économie tournait au ralenti. Nos élites ne se sont pas préoccupés d'en assurer la relance, bien que nous ayons eu de magnifiques opportunités. Nous avons vécu sur la rente pétrolière et nous sommes octroyé des revenus sans rapport avec la productivité de notre travail. Renforçant en outre notre dépendance aux importations.

Aujourd'hui, l'effondrement du rouble va, peut être, nous obliger à vivre selon nos capacités et nous atteler, enfin, à la reconstruction de notre industrie ".

Karagonov explique depuis longtemps que la Russie doit se recentrer sur son propre développement et s'inquiète du peu de cas fait de ce qu'il appelle " le capital humain ".
Le journaliste note qu'en 2014 le budget militaire a dépassé de 46% les budgets éducation et santé.
En 2015, ce sera de 216%...

En 2015 les dépenses pour la santé et l'éducation vont même baisser !

Si le " capital humain " se dégrade qui assurera la défense du pays, les travailleurs immigrés ? "

Fin décembre 2015, le quotidien Moskoskiii Komsomolets (MK) publiait un rapport d'experts sur le niveau de pauvreté en Russie. Il indiquait que la pauvreté avait grandi et était revenu au niveau de 2005, concernant 16 millions de citoyens. 
( pour comparaison, la France compte 8 millions de personnes vivant en dessous du seuil de pauvreté ). Et le rapport indiquait que , si rien n'évoluait, la pauvreté pourrait concerner dans les années à venir 30 à 50 % de la population...
Pauvreté en Russie: mendier, lutter : " nous ne vivons pas, nous survivons "
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Publié dans vaste Russie

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