Les russes, leur crise, et la nôtre.

Publié le par Boyer Jakline

Photo Tass, Valérii Matitsyn. Les chauffeurs de poids lourds en grève, nov.2015 / Grève de mineurs, Ria novosti, 1998
Photo Tass, Valérii Matitsyn. Les chauffeurs de poids lourds en grève, nov.2015 / Grève de mineurs, Ria novosti, 1998

Photo Tass, Valérii Matitsyn. Les chauffeurs de poids lourds en grève, nov.2015 / Grève de mineurs, Ria novosti, 1998

Abonnée à la feuille hebdomadaire de Lévada tsentr, je reçois le 10 février le sommaire suivant, qui donne déjà des indications non négligeables:

1e sujet : Les russes et la science nationale , à l'occasion du jour de la science, 4 février. D'où il ressort que le plus méritant de leurs savants est Mendéliéev. A noter que nombreux sont les méritants.

2e sujet, " crise de la perception de la réalité ", que je vais traduire.

3e sujet : la grandeur du pays plutôt que la démocratie: comment dans l'esprit d'une majorité de citoyens la Russie a rattrapé les USA.

Se souvenir du slogan soviétique des années cinquante " rattaper et dépasser les USA ". ce slogan est donc toujours dans les têtes...

4e sujet: près de la moitié des citoyens pensent que l'Occident voit dans la Russie un concurrent ( qu'elle craint...sous entendu )

5e sujet : le classement de la perception des autres pays : Russie-Occident.

L'élément le plus significatif est le RECUL des sentiments anti-occident, de janvier 2015 à janvier 2016. De 81% à 60% , tandis qu'un russe sur deux pense qu'il faut des relations positives avec l'Occident.

6e sujet : "Maïdan", Ukraine,Crimée.

Pour dire vite, la perception en a peu changé. La main de l'Occident est là dans les causes du déroulement des événements de Maïdan, même si le mécontentement face à Ianoukovitch est passé de 14% à 21%..

Ils souhaitent majoritairement une suppression des visas entre l'Ukraine et la Russie.. Je vous signale au passage que le gouvernement de Kiev est en train de mettre en place "une déchéance de la nationalité" qui visera les dirigeants et la population du Donbass.

Crise de la perception de la réalité.
Il s'agit d'un article qui commente des sondages effectués sur ce thème et paru dans la presse, publié sur le site de l'Institut de sondages.

TRADUCTION

" Il y a eu l'euphorie après le rattachement de la Crimée à la Russie. ( La Crimée est à nous est quasiment un mot nouveau: Krymnach, en russe, J.B).
Aujourd'hui nous assistons " à la perte du sentiment d'un ordre existant bien défini ". Telle est la conclusion des participants à la conférence annuelle organisée par Lévada-tsentr.

Deux crises se superposent, explique le directeur de l'Institut. Après la répression des manifestations de 2011, les citoyens critiques étaient déjà en crise. Aujourd'hui ils sont rejoints par la société dans son entier qui est déstabilisée par la crise économique et l'incertitude de l'avenir qu'elle produit.

Cette incertitude fragilise la plateforme idéologique sur laquelle vivait le pays depuis 25 ans : le sentiment de passer du totalitarisme soviétique à quelque chose de démocratique. La responsabilité en incombe à la politique du pouvoir, écrasant toute concurrence dans la société civile, remettant au goût du jour des formes de pensées soviétiques, " complexe d'infériorité, perte de confiance dans l'avenir ".

Le résultat obtenu, précise le sociologue, est une vision extrêmement grossière des processus politiques. Ni la société, ni ses élites, pense-t-il, ne savent où va le pays. En outre, ce sont les forces spéciales (FSB, sous entendu .J.B) qui ont le vent en poupe " le régime s'appuie sur ces structures répressives et cela semble normal: c'est en cela que sont réactivées les structures soviétiques ". Parallèllement, les valeurs de démocratie, droits de l'homme, état de droit sont discréditées sans regrets, car vues comme étrangères à leur culture :" les campagnes anti-occident font disparaître des zones entières de valeurs possibles, qui auraient pu être une base de développement de la société. Toute une génération peut être perdue."

Le débat qui va s'en suivre, avec la participation de " pointures" va nuancer(?) complexifier(?) les propos du directeur de l'Institut de sondages, même si la perception reste la même : retour d'un certain soviétisme.


" La télévision, qui dit ce qui doit être, est le ciment moral de la société. ce média a appris à travailler avec les utilisateurs d'internet. tous les thèmes traités sur internet, du mouvement des chauffeurs de poids lourds à l'exposition Sérov, l'ont été dans les nouvelles de la TV fédérale.
La question, ce sont les commentaires, la construction de l'info du jour dans le contexte politique ou de divertissement.Mais la mise en cohérence des évènements a disparu. C'est pourquoi cohabitent à la TV, dans une même édition des sujets " l'Occident ennemi, l'Occident partenaire." C'est ce que dit Anna Katchaiéva, professeur à l'Ecole Supérieure d'économie.

Un autre intervenant, membre de la direction du Lévadatsentr, souligne le paradoxe à la télévision entre un accès difficile à la vérité et la grande liberté donnée à tout projet. Il considère que l'ère Poutine se caractérise par une admiration sans borne pour la bureaucratie, la classe la plus influente dans la société. Or, cette classe a des normes bien à elle, des règles non écrites, et un emploi de la loi selon ces règles là . Cette bureaucratie est issue des forces spéciales et pratique les habitudes qu'elle y a acquises. Et lorsque elles contreviennent à la loi, elles ne sont pas punies. Ce qui donne le ton dans toute la société.

Un politologue remet en question le diagnostic : la crise économique dure, c'est cela qui explique le changement de climat, après le soutien ( toujours très haut) à la politique extérieure et l'élan patriotique. Mais parler d'une crise globale de la société ne convient pas . " Ce qu'attend du pouvoir une grande partie de la société c'est qu'il indique une trajectoire de sortie de crise. Cela entraînerait un changement d'atttitude dans la consommation, mais pas de protestation politique, sous forme de manifestations. Cela peut se traduire dans les urnes ou par une plus grande abstention lors des scrutins. Déjà, note-t-il, les critiques s'expriment au niveau des régions et leurs dirigeantss voient leur côte de popularité baisser. Mais cela n'affecte pas le niveau fédéral."

....et la nôtre:

Quelques remarques:

Le choix des textes à traduire s'impose à moi quand ils correspondent à des situations, des discussions, des réflexions que j'ai eues lors de mes séjours. Ainsi, en même temps l'attachement au président et sa politique étrangère, et l'inquiétude, mesurée, sur la situation intérieure.

Ainsi, le prochain article que je vais traduire et publier sur la place de Staline dans la vie russe, par exemple.

La crise économique est dûe à la fois à des causes internes, souvent soulignées et exprimées ici : l'incapacité à rénover l'activité industrielle et la " facilité " de vivre sur la " rente pérolière et gazière ".
Les causes externes sont toutefois très lourdes : la guerre en Ukraine, l'accueil de réfugiés ( un million). Mais surtout, les sanctions, le " jeu" sur le prix du pétrole. après avoir voulu jouer dans la cour "des grands "( G 7), avoir quémandé sa participation à l'OMC, pendant 18 ans, la Russie s'est retrouvée exclue, dès qu'elle a fait la démonstration de sa capacité à mener une politique étrangère indépendante et se heurtant forcément aux stratégies occidentales.

Ce qui a fait dire à Serguéï Lavrov lors de la présentation de ses voeux " business as usual " avec l'Occident, c'est terminé.

La population russe sait cela.

Et soutient sans état d'âme son pouvoir, toujours à près de 80%.... Bien des dirigeants occidentaux se contenteraient de la moitié... Mais des Usa à l'Angleterre, ce sont les outsiders qui ont le vent en poupe, souvent contestant la politique étrangère agressive coûteuse dangereuse de leurs pays.

Enfin, malheureusement (ou heureusement), la grande masse des russes est très habituée aux difficultés économiques, habituée au système D . Ils ont connu la débâcle des années 90; et, si les perspectives sont peu claires, ils n'ont pas retrouvé ce niveau de misère, qu'ils n'accepteraient pas.

Ici, la phrase de Toni Morrisson dans "Home " colle à cette réalité :

"...ignorant ceux qui préféraient les couvertures neuves et moelleuses, elles mettaient en pratique ce que leur avaient enseigné leurs mères durant la période que les riches appelaient la Grande Crise et elles, la vie ...."
Ceux qui ont à perdre aujourd'hui, ce sont ceux qui ont beaucoup gagné en niveau de vie, aisance matérielle, surtout depuis les années Poutine, paradoxalement. C'est là que se recrutent les opposants au régime. Force est de constater qu'ils sont surtout à Moscou, et, un peu, à St-Pétersbourg .

(Plus de 70% des russes n'ont jamais quitté le territoire du pays alors que ces russes là, des couches moyennes, ont pris l'habitude de beaucoup voyager, en Europe essentiellement, et continuent).


Enfin, pensons à ce qui est en train de se passer sur le continent européen, dans l'Union Européenne, qu'il s'agisse de l'économie, du social ou du politique, avec la montée dans l'Europe du Nord de mouvements d'extrême droite ou la tentation sécuritaire en France, par exemple.

Moment bien mal choisi pour exiger de la Russie qu'elle donne l'exemple de la démocratie.

Bien mal choisi aussi pour continuer à lui faire la leçon sur ce thème.
Mais nos "politologues" n'en ont cure....On n'est pas obligé de les croire !

Неопределенность будущего уводит от идейной платформы, на которой страна жила в последние 25 лет, говорит Гудков: исчезает настроение перехода от советского тоталитаризма к чему-то демократическому. К этому привела политика режима, который подавил политическую конкуренцию и гражданское общество, а рост пропаганды поднял пласт советских представлений. «Это эксплуатация комплекса неполноценности и утраты определенности будущего. Эффект достигается крайне упрощенным представлением политического процесса», – поясняет социолог. По его мнению, общество и элиты утратили представление о положении вещей и о том, куда движется страна. При этом больше всего выросло доверие к силовым структурам, подчеркивает Гудков: «Режим опирается на репрессивные структуры, и это признается нормальным – это и есть реанимация советских структур». Одновременно шла дискредитация ценностей демократии, прав человека и правового государства, воспринимаемая как «уход от чуждых ценностей», добавляет он: «Из-за антизападной кампании оказываются пораженными целые зоны

Publié dans Politique

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