Zakhar Prilépine: un "enfant enragé" de la littérature russe

Publié le par Boyer Jakline

Ici, à Moscou, où je rattrape le temps perdu.


J'entends parler depuis longtemps de Zakhar Prilépine. Son oeuvre est presque entièrement traduite chez Actes Sud et du coup il vient souvent à Paris présenter ses ouvrages.

Hier, dans les discussions avec mes amis, il fut question de son livre " le refuge " qui fit grand bruit ici, en Russie.
Ses positions sur les événements ukrainiens n'intéressent pas nos médias...et pour cau
se!

Lisez son interview du 9 février 2015.

De lui on dit ici qu'il soulève les passions : pour ou contre .
Je viens d'acheter et je lis son dernier opus " le péché ", où, à travers des petits récits, s'anime la Russie profonde. Il parle de ces simples gens comme de ses " semblables, ses frères ". Au moins dans les deux récits que je viens de li
re.

Rien à jeter. Du grain à moudre.
Merci à l'Observateur Russe " et à Eléna Yakouni
na.

« Le Refuge » aux îles Solovki rapporté par l’écrivain Prilepine à Paris

On est venu écouter un auteur, dont le livre ces six derniers mois bat tous les records de vente en Russie. Zakhar Prilepine était venu parler de son livre « Le Refuge » ou des îles Solovki, deux sujets qui en réalité n’en font qu’un.

Plus que tous les autres, les français ont eu les oreilles rebattues des camps soviétiques. Notamment grâce à Soljenitsyne et Chalamov. La première édition de L’Archipel du Goulag a été imprimée clandestinement à Paris en 1973. Par la suite il est sorti rapidement en traduction française.

La littérature des camps sur les horreurs – réelles et imaginaires- du soviétisme était, dans un contexte de guerre froide, très réclamée dans le monde entier et popularisée par tous les moyens.

Pour les auditeurs de cette rencontre le regard de Prilepine s’est avéré tout à fait inattendu, n’intégrant pas la représentation occidentale habituelle des crimes soviétiques.

Les raisons et les sources du « Refuge »

« Soljenitsyne et Chalamov sont définitivement de grandes figures incontestables et je ne m’attelle en aucun cas à une forme de révisionnisme. J’avais trois raisons de parler de ce dont ils ont parlé. La thématique carcérale est directement liée à la biographie de ma famille. Mon arrière grand-père a fait l’expérience des camps staliniens, mon grand-père des camps allemands et mes camarades dans les rangs de l’opposition politique sont passés par les prisons de la Russie contemporaine. Le langage, le quotidien de la prison, ses habitudes, ses usages, c’est une réalité avec laquelle j’ai grandi.

Dans les œuvres de Soljenitsyne et de Shalamov il n’y a pas de point de vue dominant. Chez ces écrivains, la narration est assumée par le personnage du zek. (Abréviation du russe политический заключённый – le prisonnier politique- NDTR). En Russie, on ne trouve probablement aucun texte dans lequel la narration est assumée par un personnage issu de l’administration pénitentiaire. En même temps le choix — tu es victime ou tu es bourreau — n’est pas aussi élémentaire qu’il peut sembler, ces concepts sont en partie interchangeables.

S. Dovlatov a écrit la nouvelle La zone sur son expérience de gardien de prison dans les années 60, lorsqu’il fut enrôlé dans l’armée. Mais s’il avait vécu plus tôt, disons en 1937, il se serait alors retrouvé par la force des circonstances dans les camps staliniens.

J’ai eu la possibilité d’accéder aux documents du camp des îles Solovki, possibilité que n’avaient pas Soljenitsyne et Chalamov, tout comme de la possibilité de prendre cent ans de recul sur ces évènements. Cela m’a fourni une base pour entamer mon travail sur cette thématique.

Au début, j’ai pendant deux ans lu cette littérature, j’ai travaillé avec les archives existantes. J’avais tellement lu quе j’ai atteint l’ébullition, comme un samovar sifflant son jet de vapeur. C’est devenu ma vie, ma chaire. J’ai garni toute la chambre de photographies, j’ai dessiné le plan du camp de Solovki, de fait je me suis déporté là bas. Aujourd’hui, je ne me souviens déjà plus, de ce qui est vrai dans tout ça et ce qui ne l’est pas tout à fait.

Je n’aime pas la mystique de l’écrivain : soi-disant je ne fais qu’enregistrer ce qui m’est dicté par Dieu. Cela étant je me suis déjà surpris à penser, finissant un chapitre, que je ne savais pas ce qui allait suivre et la nuit, en me réveillant, se produisait comme une piqûre, je savais ce que j’écrirai. Je me réveillais et voyais une étincelle et je savais déjà ce qu’il y aurait dans le chapitre suivant. Le roman m’a guidé.

« Le Refuge » : sans conteste un roman, une fiction et non un document d’archive

L’administration des camps a été calquée sur celle des photographies que j’ai vues et des biographies que j’ai étudiées. Mais ce n’est pas d’une grande importance. A quel point les personnages de Guerre et Paix sont-ils réels ? En fait ce roman est une réalité en soi, tout y existait, comme chez Tolstoï.

Mon grand-père et mon arrière grand-père parlaient de leur expérience des camps avec une grande réticence. Ils prononçaient quelques bribes de phrases à partir desquelles je reconstituais l’histoire. Il en est resté une sensation enfantine d’ordre physiologique d’une histoire immense. En même temps le corpus des mémoires sur le camp de Solovki est considérable. Si l’on réunissaient ces mémoires sous forme de tomes, les souvenirs des prisonniers occuperaient dix volumes.

Contester les témoins – un monstrueux péché mais....

Le travail avec la documentation interne des camps montre qu’y avait cours une quantité très importante de toutes les rumeurs possibles, que ne confirmaient pas vraiment les documents, soit n’était aucunement confirmées par les documents, s’apparentant à une mythologie.

De telles choses se produisent dans n’importe quelle situation. J’ai participé aux hostilités en Tchétchénie. Des rumeurs y couraient sans cesse, comme quoi par exemple un combat se déroulait sur un site voisin, qu’y avait péri un détachement entier, par la suite il s’avérait que deux personnes avaient trouvé la mort lors d’un échange de coups de feu nocturne. De telles rumeurs doivent être soumises à une vérification et ne sont pas confirmés par les documents.

Dans ses mémoires Dimitri Likhatchev livre la description d’une nuit au cours de laquelle fut découvert un complot de gardes blancs, découverte suite à laquelle furent fusillées 400 personnes. Cela n’est pas confirmé par les documents. Furent fusillés 36 personnes, mais à l’époque Likhatchev n’avait aucun moyen de le savoir.

En ce moment fait rage la guerre en Ukraine. Je m’y rends périodiquement et je tiens à dire que cela se passe en ce moment, des milliers de gens en sont témoins, mais la quantité de mensonges à ce propos dans la presse russe, ukrainienne et européenne est tout bonnement inconcevable. J’écris quant à moi sur les camps du siècle dernier. Ce faisant, je ne me considérais pas comme un chroniqueur, mais comme un enquêteur, qui compare des faits, des preuves.

à suivre....

Publié dans Du grain .....

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