Octobre 17, un centenaire plein d'avenir.

Publié le par Boyer Jakline

Retour sur ce passionnant petit ouvrage.

Roustem Vakhitov est philosophe. Passionné d'histoire, de celle de son pays, des révolutions en général. Son ouvrage est parcouru d'évocations de la Révolution Française de 1789.
Il est né et vit à Oufa, capitale de la  République autonome de Bachkirie, où il enseigne à l'Université.

La Bachkirie, entre Volga et Oural, le " bout " de la partie européenne de la Fédération de Russie. L'orthodoxie et l'Islam, 50% de la population pour chacune des religions, cohabitent depuis des siècles.
Ce détail géographique donne un intérêt évident à ce regard décentré : la Révolution vue d'un territoire de peuples de seconde zone selon la loi tsariste.

Il se dit " non marxiste " et eurasien. Présent sur le net sous diverses formes où il commente l'actualité politique du pays, il participe à un journal " Pensée philosophique " et à la revue   "Géopolitique ".

Ce qui ne l'empêche pas de défendre  Octobre et de polémiquer vivement avec les libéraux actuellement au pouvoir qui accusent cette Révolution de tous les maux et " retards " du pays.

Il démontre que, pour parvenir à ces conclusions, ils font fi de la réalité historique, tout d'abord de l'état réel du pays depuis le début du XXe siècle. 

La Russie était " condamnée "  à avoir une révolution : rappel de la composition sociologique du pays : près de 90% de paysans, en butte aux réformes du ministre Stolypine , qui introduisaient à la campagne la division en classes antagonistes: les propriétaires et les journaliers. Stolypine, référence pour nombre d'économistes au pouvoir un temps, proches du pouvoir encore...Chez nous, certains présentent Stolypine comme celui qui allait moderniser la Russie; entendre : en faire un grand pays capitaliste. Or, dit Vakhitov, ces réformes prenaient frontalement la culture de la communauté ( obchtchina) qui organisait la vie depuis des siècles. Depuis 1902, les luttes se développaient, de plus en plus violentes et organisées... La répression aussi.

Sa thèse, étayée par les faits historiques dont s'embarrassent peu les détracteurs de la Révolution est la suivante : la Révolution aurait eu lieu, dirigée par les anarchistes et les SR de gauche, socialistes révolutionnaires, mais elle aurait été vaincue très rapidement.
La supériorité du parti de Lénine et de Lénine lui-même ont été de bien comprendre ce qui se jouait là, et la nécessité de rallier cette paysannerie au prolétariat bien organisé, mais minoritaire.
Les décrets sur la terre et la paix, pris dès janvier 1918 en sont la preuve. Les paysans composaient la quasi totalité de la chair à canon. Stoplypine les privait de leur terre. Rien n'avait été fait pour eux par la Révolution de Février, faite, selon notre auteur, par des bourgeoisies occidentalisées, compradore, écrit-il à maintes reprises, qui ne voyaient dans la population des campagnes que des masses arriérées, niant ce faisant leur culture profonde.

 Lénine a " sauvé " l'espace russe de l'empire en lui donnant un autre contenu. Il a pu le faire, grâce à son idéologie opposée au nationalisme et son souhait de libérer le prolétariat, qui lui a permis de ne pas heurter les " nationalités" exploitées par le tsarisme et les possédants russes. Colonialisme.

C'est pour cela qu'il estime que les " Blancs " ne pouvaient pas vaincre, trop " grands Russiens " , non défaits du mépris pour les " peuples allogènes ", comme on disait.
 Il a permis à l'Empire russe de survivre et se refonder en Union Soviétique. C'est ce qui a persuadé le tiers du haut commandement de l'armée tsariste de rallier les Bolchéviks.

L'Histoire, pense Vakhitov, donnera toute sa vraie place à Lénine et Staline. Les années noires ne seront pas effacées, mais elles retrouveront leur juste place dans l'équilibre général.

Avec beaucoup de netteté et de vigueur il règle aussi ses comptes avec les pouvoirs successifs depuis 1991, dont il estime qu'ils refont les erreurs des Blancs ou de Kérenski, passant à côté de la nature profonde de la Russie.

 Cet " essentialisme " est un parti pris, très prégnant dans la Russie actuelle.

Autant le " nationalisme des oppresseurs " doit être combattu et rejeté, dit-il, citant Lénine, autant le " nationalisme des opprimés " doit être vu comme une protestation, l'expression d'une aspiration à maitriser sa vie, et doit être, sinon accepté, du moins pris en compte, ce que sut faire Lénine et lui seul, pour rallier les masses opprimées à la Révolution. Et il put le faire car, justement, il se réclamait d'une idéologie NON nationaliste.

Voilà ce qu'il écrit, apostrophant les " démocrates " actuels, qui, au nom de la démocratie, rejette Octobre :

 " La Révolution d'Octobre n'a pas seulement engendré le socialisme réel, mais une modernisation, une révolution culturelle, industrielle, elle fut ET socialiste ET moderne ETdémocratique. Le démocrate convaincu ne peut pas ne pas accepter que les bolchéviks aient dans la loi aboli les séparations officielles entre les classes sociales, aient ouvert au tiers état, enfants de paysans et d'ouvriers, les mêmes droits qu'à tous les autres. Le démocrate convaincu ne peut pas ne pas aimer que la révolution ait permis l'accès à l'université des femmes, ce dont elles étaient privées dans l'Empire Russe, leur ait permis d'accéder à toutes les professions. Il ne peut pas ne pas bien accueillir l'abolition par la Révolution de l'inégalité officielle entre les russes orthodoxes et les autres peuples non orthodoxes, la destruction de la honteuse assignation à résidence ( fondée sur la nationalité J.B) (1), l'instauration de droits égaux pour tous..
Bien sûr, le démocrate convaincu n'acceptera pas tous les résultats de la Révolution, il refusera l'interdiction de la propriété privée, l'économie complètement planifiée, la censure idéologique et le parti unique, mais cela ne l'empêchera pas de reconnaître Octobre comme une grande révolution démocratique, qui a assuré le passage du Moyen âge à la société moderne, comme ce fut le cas des révolutions occidentales."

Bien que, à plusieurs reprises, il souligne le caractère fondamentalement différent d'Octobre et des révolutions modernes occidentales. Par sa marque " socialiste ".

Pour souligner le caractère " arriéré " de la société tsariste,  du rôle très négatif de la hiérarchie orthodoxe, il cite le fait que les membres du Synode s'étaient prononcé contre la construction du métro à Moscou , car " sous la terre, il y a l'enfer ". Début du XXe siècle.

Tout au long de sa démonstration, il souligne l'intelligence politique stratégique de Lénine, exceptionnelle. Son ouvrage présente  " L'impérialisme, stade suprême du capitalisme " de Lénine, qui donne des clés pour appréhender la situation mondiale actuelle.

C'est très convaincant.

Il plaide pour que le 25 Octobre ( 7 novembre ) redevienne la fête nationale, et pas la seule fête des communistes, comme entendent la présenter les libéraux. Le 14 juillet n'est-il pas la fête nationale française et non une quelconque victoire sur un envahisseur ? ( Le pouvoir d'Elstine a abrogé le 7 novembre comme fête nationale et a instauré le 4 novembre,  commémoration de la victoire sur les Polonais lors de leur énième incursion, en 1612. Les premières années de ce changement, les russes ne savaient pas pourquoi  il y avait là LA fête nationale..J.B)

.Après avoir souligné l'intelligence politique des bolchéviks qui ont su prendre la tête de tout ce qui bouillonnait, en révolte, dans la société russe depuis le début du XXe siècle, il raconte comment Lénine, en exil en Suisse, constatant la répression féroce du pouvoir à l'encontre des membres de son parti, déclarait en 1916 lors d'une réunion que lui et les gens de sa génération ne verraient pas la chute de l'autocratie russe......soit à quelques mois de février 1917 !

(1) De 1791 à 1915, appliquée aux juifs qui ne pouvaient vivre dans les grands centres urbains, ni exercer certaines professions. 

Les peuples nomades, très nombreux, étaient obligés de se fixer.

" L'assignation à résidence" a été pratiquée pendant la période soviétique pour des opposants au régime.Sur des bases politiques.
De même, certaines villes et centres industriels liés à l'armement étaient " fermés", interdits aux étrangers.  Nijni-Novgorod, Vladivostok, pour ceux que je connais....Nijni-Novgorod, la Gorki soviétique, fut le lieu d'assignation à résidence du savant atomiste " contestataire " Andréï Sakharov. Il joua un rôle de premier plan dans la phase très ouverte de la péréstroïka. " C'est notre conscience " me répétait une amie.

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