Matilda ou les intégristes orthodoxes dans la Russie actuelle

Publié le par Boyer Jakline

Suite du précédent article :

Publié par "le Courrier de Russie ", le 30 août dernier.

Matilda : le film de la discorde

De quoi parle Matilda ?

Matilda est un biopic sur Mathilde Kschessinska, célèbre ballerine des théâtres impériaux russes. En 1890, à 18 ans, elle intègre la troupe du théâtre Mariinsky. Si la danseuse a interprété de nombreux rôles mémorables et ouvert sa propre école de danse, elle a marqué l’histoire aussi du fait de ses relations complexes avec la famille Romanov. Ses mémoires mentionnent notamment, au début des années 1890, sa relation avec le tsarévitch Nicolas (qui deviendra l’empereur Nicolas II). L’histoire prend toutefois fin après les fiançailles de Nicolas, en 1894. Mathilde mourra à Paris en 1971, à 99 ans...

Son arrière-petit-fils, Konstantin Sevenard, dont parle le film d’Alexeï Outchitel, a pourtant affirmé, dans une interview pour Kp.ru, que la ballerine et Nicolas II ont eu une fille en 1911. « L’empereur est resté proche de Mathilde Kschessinska, c’est un fait avéré », souligne-t-il.

Que sait-on sur le film ?

Le tournage de Matilda, lancé en 2014, n’est pas passé inaperçu. La scène de couronnement du dernier empereur russe, par exemple, a nécessité de reproduire entièrement l’intérieur de la cathédrale de la Dormition du Kremlin. Le film relate des faits historiques réels, tels l’accident de train de Borki, le couronnement du tsar ou la tragédie de Khodynka, à Moscou.

Les rôles principaux sont tenus par l’acteur allemand Lars Eidinger, l’actrice polonaise Michalina Olszańska et l’actrice lituanienne Ingeborga Dapkūnaitė. Certaines scènes ont exigé la participation de plus de 2 000 comédiens. Le budget du film s’élève à 25 millions de dollars, dont la majorité a servi aux décors et aux costumes.
Le scénariste est l’écrivain Alexandre Terekhov, lauréat du prix Bestseller national en 2012.

D’après son réalisateur, Matilda devrait concourir pour le prochain Oscar du meilleur film étranger.

Comment la polémique est-elle née ?

En avril 2016, le studio de production Rock Films publie la bande-annonce officielle de Matilda, qui présente le film comme « le blockbuster historique de l’année » :

Dès le mois de juillet suivant, une pétition apparaît sur le site Change.org, exigeant l’interdiction de la diffusion.

« La cohabitation entre des tsars russes et des ballerines n’a jamais été confirmée par les historiens, écrivent les auteurs de la pétition, adressée au patriarche Cyrille de Moscou et au ministère russe de la culture. Ce film présente la Russie comme un pays d’ivrognes et de fornicateurs, ce qui est également un mensonge. On y voit des scènes de lit avec Nicolas II et Mathilde, qui montrent le tsar comme un débauché adultère, rancunier et cruel. » En deux semaines, le texte recueille plus de 10 000 signatures. Ce même été, des religieux manifestent contre le film dans plusieurs villes de Russie, à l’initiative du mouvement orthodoxe Tsarski Krest (Croix impériale).

 

Pourquoi Matilda « offense-t-il les sentiments des croyants » ?

Le 2 novembre 2016, Natalia Poklonskaïa, députée à la Douma et ancienne procureure de Crimée, demande au procureur général de Russie, Iouri Tchaïka, de contrôler le contenu du film. La députée affirme adresser cette demande après avoir reçu des plaintes de l’association Tsarski Krest et de particuliers offensés par le film. À l’en croire, ces plaintes parlaient notamment de « provocation antirusse et antireligieuse dans la sphère culturelle », de « menace à la sécurité nationale », de « réécriture mensongère de l’histoire », d’« offense aux sentiments religieux des croyants » et de  « diffamation ». Natalia Poklonskaïa commente sa démarche, dans son blog, sous le titre : « Le souverain Nicolas II n’a pas besoin de protection : Dieu Lui-même l’a glorifié » : « J’estime de mon devoir de lire ces messages et d’y réagir. On peut aussi trahir Dieu par le silence », écrit-elle sur sur LiveJournal.

 

Comment les autorités russes ont-elles réagi ?

Suite à la demande de Natalia Poklonskaïa, le Parquet russe visionne la bande-annonce de Matilda, mais n’y constate aucune infraction. Dmitri Peskov, le porte-parole du président, souligne pour sa part que le film n’est pas terminé : « Nous ne sommes pas en mesure de faire part de la position du Kremlin parce que le film n’existe pas encore. Il n’est pas prêt. Voilà pourquoi, malheureusement, nous n’avons pas la possibilité de nous en faire une opinion », déclare-t-il en novembre 2016, cité par Interfax.

Le 24 janvier 2017, le ministre russe de la culture, Vladimir Medinski, rencontre Alexeï Outchitel. « Le ministre a demandé la plus large diffusion possible de Matilda, afin que le film entre dans le domaine public », déclare le réalisateur par la suite, cité par TASS.

La première, initialement prévue pour le 30 mars, est toutefois reportée au mois d’octobre.

Pourquoi la polémique ne s’est-elle pas arrêtée là ?

Ce même 24 janvier, Pavel Pojigaïlo, président du Conseil social auprès du ministère russe de la culture, affirme avoir reçu un nombre considérable de lettres de particuliers réclamant l’interdiction de diffusion de Matilda et demande une réaction rapide des autorités afin que le mécontentement « ne se propage pas dans la rue ».

Le 30 janvier, Natalia Poklonskaïa rejette, sur son blog, les conclusions du Parquet après le visionnage de la bande-annonce et insiste pour que le scénario et le financement du film soient également soumis à un contrôle. « Il est inadmissible que soit diffusé un film déformant à dessein des faits historiques et visant à discréditer, diffamer et tourner en ridicule un des saints les plus respectés de notre Église : le tsar Nicolas II », s’emporte-t-elle. La députée exige en outre que le réalisateur soit poursuivi en justice, invoquant le droit à « l’inviolabilité de la vie privée » du tsar. Plusieurs organisations religieuses et civiles la soutiennent.

Le 31 janvier, l’organisation État chrétien – Sainte Russie menace par écrit les directeurs de cinémas du pays en leur demandant de refuser de diffuser Matilda. « Si le film Matilda sort, peut-on lire dans cette lettre, publiée par la chaîne NTV, les cinémas brûleront et des personnes pourraient même souffrir. »

L’Église orthodoxe russe s’empresse de se désolidariser de ces militants, qualifiant ces menaces d’inadmissibles.

Comment la polémique s’est-elle poursuivie ?

 

En avril 2017, sans attendre la réponse du Parquet à sa deuxième demande, Natalia Poklonskaïa réunit une commission d’experts et d’historiens, qui examinent les bandes-annonces et le scénario présenté par la production au ministère de la culture en vue de bénéficier d’un financement public. Selon la députée, citée par RIA Novosti, cette commission conclut que le personnage dépeint dans Matilda ne correspond pas à la personnalité réelle de l’empereur Nicolas II.

Mme Poklonskaïa envoie les résultats de cette expertise au Parquet en exigeant l’interdiction du film.

Quelle a été la réaction des autorités cette fois-ci ?

 

Le 15 juin, pendant la ligne directe de Vladimir Poutine, l’acteur Sergueï Bezroukov aborde le sujet, en demandant au président pourquoi certains tentent d’interdire la diffusion d’un film que personne n’a encore vu.

« Notre pays est grand, complexe et peuplé d’une multitude d’habitants aux opinions très diverses. De nombreux films ont déjà été réalisés sur la famille impériale. […] Beaucoup sont, selon moi, plus sévères que celui d’Alexeï Outchitel. Je respecte cet homme pour son patriotisme et son talent », répond le président.

Le feu vert de Poutine ne suffit-il pas à clore le débat ?

 

Le 16 juin, le dirigeant tchétchène Ramzan Kadyrov adresse une lettre ouverte au ministre russe de la culture, pour demander que la diffusion de Matilda soit interdite dans la république de Tchétchénie. « Des dizaines de milliers de personnes de confessions différentes demandent de ne pas diffuser ce film, qui raille délibérément les sentiments religieux des croyants et profane l’histoire sacrée et séculaire des peuples de Russie », dénonce le président tchétchène. La république du Daghestan soutient la position de Kadyrov. Plus tard, sur sa page Instagram, le dirigeant tchétchène affirme qu’il n’est même pas nécessaire d’interdire le film dans la république, puisque les habitants n’iront de toute façon pas le voir.

Les représentants de l’unique cinéma de la république d’Ingouchie annoncent qu’ils refuseront de diffuser Matilda en raison de scènes offensant les sentiments religieux des croyants.

Le réalisateur finit par demander à Iouri Tchaïka sa protection pour lui, l’équipe de tournage et les distributeurs du film, contre les diverses menaces proférées contre eux et la diffamation. Près de 50 professionnels signent une lettre ouverte de soutien à Matilda.

Matilda sortira-t-il ?

 

Le 10 août, la diffusion est officiellement autorisée sur tout le territoire russe, à condition que les images portent la mention « Interdit aux moins de 16 ans ». Le porte-parole du ministère de la culture, Viatcheslav Telnov, précise toutefois, dans une interview accordée au journal Vedomosti, que les organes exécutifs locaux pourront décider de façon autonome d’admettre ou non la diffusion dans leurs régions, « en se basant sur les traditions et coutumes des peuples vivant sur ces territoires ».

La première de Matilda doit avoir lieu le 23 octobre au théâtre Mariinsky, à Saint-Pétersbourg, et le 24 octobre au cinéma Oktiabr, à Moscou.

 

Trailer du film, le " blockbuster de l'année ". " Le tsar a tous les droits, sauf celui d'aimer ".

Mon commentaire :

Cette polémique permet de rendre plus complexe la vision de la société russe actuelle, ce qu'elle est.

Ainsi, un politologue réputé, spécialiste du Moyen Orient, entre autres, s'interrogeait sur une grande chaine de TV, Rossia 1, quel besoin avait-on eu de sanctifier Nicolas II et sa famille ?

Thème qu'aborde aussi " mon " pholosphe bachkir dans un chapitre entier " Qui a besoin aujourd'hui du culte de Nicolas II ? "

Publié dans société

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Commenter cet article

impressons 19/09/2017 09:30

A signaler que le palais de ladite danseuse devint, dès après la révolution de février 1917, le siège du Parti bolchévik. Situé face à la forteresse Pierre-et-Paul, sur la rive droite de la Neva, Il abrite désormais, je crois, le Musée national d'histoire politique de la Russie (ul. Kuybysheva, 2-4). http://www.polithistory.ru/ http://www.polithistory.ru/en/museum/history/view.php?id=3521

Boyer Jakline 19/09/2017 10:28

Merci de votre attention !