" L'état de la Russie ", suite : " Nous faisons du surplace " (1)

Publié le par Boyer Jakline

Célèbre tableau de Kustodiev : le bolchévik, 1920.

Je vous propose la traduction d'une interview publiée par Levada-tsentr. Le 12 décembre dernier.

Viendra ensuite l'état de la Russie (2).... La Russie vue par les syndicats salariés, au coeur de la Russie " d'en bas ".

À lire transversalement, avec les lunettes appropriées. C'est un mélange d'analyse sociologique, menée par le Centre, et d'un point de vue " libéral ".

Lev Goudkov, directeur du Levada-tsentr, est un " libéral"  " pro- " liberté des entreprises ", discours que l'on connaît bien ici. Le paradoxe, c'est que la reprise en main par l'Etat, qu'il condamne comme frein au développement ( lequel?),  ne signifie pas pour autant une politique économique allant dans le sens du progrès social.  Il répond aux questions du journal en ligne " Lenta.ru "

Une clé pour comprendre la stratégie politique du président russe. Et pour modérer son enthousiasme face à son bilan....

 

Traduction :

Question de Lenta.ru : Au temps de l'URSS les travailleurs étaient la classe la plus nombreuse de la société. Qu'en est-il aujourd'hui ?

Réponse de Lev Goudkov :C'était à l'époque de l'URSS. Dans la période post pérestroika, le nombre de salariés de l'industrie hautement qualifiés a baissé brutalement. On est passé du tiers de la population salarié à 19-20%. Aujourd'hui personne ne parle du rôle dirigeant de la classe ouvrière et leurs points de vue ne sont pas considérés comme importants et significatifs.

Q; : C'est à dire que le prestige du monde du travail a disparu ?

R. :Bien sûr. En outre la structure de la société contemporaine a changé. Dans la période post Brejnev, ( années 80, J.B) parmi les salariés les diplômés ( l'équivalent de nos bac +4 ou 5 J.B ) représentaient 6-8%, aujourd'hui c'est 27%. Dans la période soviétique le nombre d'ouvriers était élevé et l'idéologie de l'état s'adressait à eux, leurs besoins devenaient la norme pour tous. Bien que leurs exigences fussent  extrêmement mesurées : par ex; un deux pièces pour une famille... etc. Aujourd'hui les orientations de la consommation ont totalement changé. La norme est beaucoup plus élevée. La pub nous invite à avoir des bateaux, des villas, des avions...

Q. : Aujourd'hui dans la presse on peut lire que beaucoup d'ouvriers ont de meilleurs salaires que les employés de niveau moyen. ( notre catégorie C. J.B)

R. : Croyez moi, c'est extrêmement rare. Il s'agit d'une fine couche d'ouvriers hautement qualifiés. Notre industrie va à vau lau, 45 à 50% des équipements de nos entreprises sont dépassés, soit physiquement, soit moralement. La demande d'emplois salariés liés aux nouvelles technologies est très faible.

L'économie ne se développe pas et la demande de nouvelles spécialités, de nouveaux métiers qualifiés n'existe pas... Cela explique la grande part prise par le travail physique faiblement qualifié, faiblement rémunéré et une colossale frustration sociale.

Ce qu'il est important de comprendre, c'est que le point de vue des ouvriers, leur humeur, sert de médian pour tout le pays. Si dans les pays européens à fort développement, les standarts, les opinions sont fondées sur le point de vue des classes moyennes, chez nous,  le référent pour tout le pays est fourni par les ouvriers. Leur vision de l'état, de la religion...

Q : Quels sont ces points de vue ?

R. : Très conservateurs. La société est passive. 85% de la population environ considère qu'ils  ne sont pas en état d'influer sur les décisions du pouvoir pour ce qui concerne leur vie. Quand nous les interrogeons : " Souhaiteriez vous prendre part à la vie politique ?", ces mêmes personnes répondent non. L'apathie, la prise de distance avec la politique, le refus de la responsabilité, c'est ce qui est le plus caractéristique d'une stratégie de conduite de vie, l'adaptation à un état répressif. C'est particulièrement vrai dans les usines à faible niveau de qualification. Cela ressemble à une caserne.


Q. : Pourtant, avant les prolétaires étaient considérés comme le moteur du progrès social ...

R. :C'est une représentation typique du XIX e siècle, époque de la Révolution industrielle en Angleterre. Aujourd'hui, d'autres métiers, d'autres rôles sociaux sont des indicateurs de développement.

Q. : Une étude sociologique a montré que depuis l'époque soviétique la classe ouvrière rencontre les mêmes problèmes. Qu'est-ce que cela signifie?

R. : que rien n'a changé. C'est une conclusion très importante. Cela signifie que nous faisons du surplace, les impulsions pour le développement sont étouffées. Les gens changent, les générations, les technologies et le sentiment de stagnation demeure. Caractériser ainsi le système social est central.

Je vous donne 2 chiffres prononcés au Forum économique Gaïdar* ( ministre de Eltsine, à l'initiative de la grande " libéralisation ", braderie de l'économie en 1992, J.B ) La dernière année de la présidence Eltsine, l'état contrôlait 25% des actifs, les privatisations se poursuivaient, de nouvelles productions, nombreuses, apparaissaient, empruntant aux technologies occidentales. Aujourd'hui l'état contrôle 71% des actifs, le nombre des entreprises dépendantes de l'Etat s'est considérablement accru, biberonnant à la rente pétrolière. Rien ne les pousse à l'innovation. L'état conserve les productions archaïques, sans stimuler les entreprises." 

Fin de l'interview.

 

A suivre, dans mon prochain article: grèves et mécontentement social, pour tempérer l'appréciation sur " l'apathie ", qui certes existe, mais n'est pas générale...

 

Rendez-vous en....2018 !

* A propos de Egor Gaïdar :  ( 1956-2009 ):

 "Il est très mal perçu par la population, comme l'atteste l'anecdote suivante, qui courait à Moscou dans les années 1990 : « Quel est le plus grand économiste marxiste de la Russie ? – Egor Gaïdar, car il a réussi en deux ans ce que ni Lénine ni Staline n'avaient su faire : discréditer complètement le capitalisme dans ce pays. "

Publié dans société

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