Le premier maître. Ou comment mon séjour commence avec Aitmatov.
Cela commence tout de suite.
Le taxi que j'ai réservé m'attend. Un homme jeune, 25-30 ans, asiatique.
Il est rassuré car il craignait une étrangère ne parlant pas russe. Il avait préparé deux affichettes avec mon prénom, en cyrillique et en lettres latines.
Il manie avec précaution mes valises, ce que je note avec satisfaction.
Il engage la conversation. Je lui demande à mon tour, où il a appris le russe.
Sur le tas. Il fait le taxi depuis 7 ans à Moscou.
Et voilà qu'il se raconte :
" Je ne suis pas allé à l'école, ma famille était pauvre. À 13 ans, je déchargeais des camions sur les marchés. À 15 ans, j'ai pu être concierge."
" Et vous êtes du pays du premier maître.... Tchingiz Aitmatov. Incroyable".
Ma connaissance de leur grand écrivain, plusieurs fois pressenti pour le prix Nobel de littérature, lui fait extrêmement plaisir. ( Il a été prix... Lénine en 1963...)
Je ne sais pas s'il a lu cette nouvelle. Andreï Kontchalovski l'a " écranisee", comme on dit en russe. En 1965, ce fut son travail de fin d'études.
Diouchene est un jeune bolchevique qui sait juste lire et écrire. Sa tâche révolutionnaire est de fonder une école dans un village de montagne, aoul.
Trouver un lieu, une vieille bergerie, mais surtout se battre avec le patriarcat, mâtiné de religion, qui confine les filles à la maison. Se battre physiquement aussi.
Lisez Aitmatov, mort il n'y a pas très longtemps. Il était ambassadeur de son pays à Bruxelles.
Retour à mon " taxiste ".
" Ma femme, elle, est allée à l'école. Elle a un diplôme. Elle est laborantine."
Elle vient de repartir au pays, elle attend leur deuxième enfant.
J'essaie d'imaginer ce pays chaud où tout pousse, jardin fruitier et potager qu'il me raconte, tout en ne pouvant m'empêcher de penser que 100 ans plus tard, des enfants quittent l'école pour gagner quelques sous.
La course est terminée.
J'aurai appris qu'il y a un million de Kirghizes à Moscou. Pas de visa avec la Russie.
Qu'il y retourne tous les ans. 4000km de Moscou. Des frontières communes avec la Chine, l'Ouzbékistan et le Kazakhstan. Plus un pays encore que j'oublie.
Nous avons fini la course avec Lara Fabian. J'ai rentré ce nom sur son portable qu'il m'a tendu et nous écoutons "je t'aime"....
Moscou by night étrangement calme.
