Avant, après ... (2)

Publié le par Boyer Jakline

Je poursuis la traduction de l’analyse exhaustive du passage de l’URSS à la nouvelle Russie. 

L’occident a félicité la Russie pour sa transition pacifique. 

Vous en connaîtrez le prix humain.   C'est toujours là. 

 

... Bien entendu, la destructionde la communauté soviétique avait aussi des raisons objectives. Affectée par la loi du marché, elle s'est retrouvée dénaturée par des liens qui divisent les gens, les transforment en individualistes égoiïstes. Nous le savons par l'histore de la communauté paysanne au début du XXe siècle.. En URSS, le marché noir, illégal, a commencé à se développer à la fin des années 60, jouant un rôle de plus en plus important dans la vie de la société. Parallèlement, l'idéologie a commencé à reculer. Dans la vie réelle, le désir de communisme et d'exploit au travail a été progressivement supplantée par l'idéal de consommation et la recherche de produits manquants ( déficit) qui ne pouvaient être obtenus que sur le marché noir.

Mais dans les années 80 l'effondrement du socialisme soviétique n'était pas prédéterminé. Ce sont les réformes ineptes de "restructuration du socialisme" du social-démocrate Gorbatchev qui ont dégradé la situation. Dans la nomenklatura du parti et des intellectuels, un groupe radical s'est formé et a pris un cours délibéré vers la destruction  de l'Etat et de l’économie soviétiques, la "construction du capitalisme", passant par la destruction de ce qui avait été créé sous le socialisme.

Pendant la pérestroïka, sous le nom de "coopératives" l’économie de l’ombre a été  légalisée. Dans la deuxième moitié des années 80, le premier exode des entreprises  administrations s'est produit. Professeurs,  ingénieurs,  techniciens, comptables se sont convertis en marchands de produits de consommation chinois et turcs. On les appelait les "spécialistes de la navette ".

(voir sur mon blog l’ article consacré du 26 octobre 2016: "celles qui faisaient la navette" série télévisée exceptionnelle,  qui raconte ces parcours. Comme si vous y étiez. D’ailleurs j’y fus et j’ai vu et vécu ces moments...Grande réussite télévisuelle et très grand succès. J.B)

D’autres devenaient serveurs dans des cafés coopératifs,  ceux qui avaient de la chance,  clercs de notaire ou salariés  de banques,  dirigées par des anciens permanents du Komsomol ou du parti.

Ce processus s’est prolongé très intensément au début des années 90. Eltsine et sa clique ont officiellement annoncé la fin du socialisme et la construction dans le pays de " l’économie de marché ". Les relations dans ces collectifs régis par les lois de la propriété privée étaient tout à fait autres. Dans un premier temps,  les gens ont tenté d’imiter les pratiques soviétiques.  Sans  succès.

Jeune doctorant, je me souviens que je complétait mes revenus avec quelques heures dans une université privée. Les professeurs ex soviétiques tentaient de perpétuer lemode de vie ancien : prendre le thé ensemble,  fêter les anniversaires etc... Sans succès. Car ils n’appartenaient plus à  une seule chaire, ils étaient désormais des salariés  en concurrence.  A quoi poussaient  le marché et le capitalisme, à  l’opposé  de l’économie socialiste planifiée. De collègues,  ils devinrent concurrents. La première préoccupation fut de "faire de l’argent ", loin de l’idéal de servir l’éducation. On y était bien payé, certes, mais l’atmosphère était tendue, la méfiance régnait.

Les réformateurs libéraux rêvaient de détruire le secteur public pour installer le marché. Les collectifs de travail devraient se transformer en " terrarium en guerre" de salariés et des patrons bourgeois. 

La faillite des entreprises jugées " sans avenir" fut consciemment organisée par le gouvernement, pour créer le "marché du travail" (Gaîdar). Mais ils furent en échec. 

Les gens freinèrent des 4 fers pour ne pas’quitter leur entreprise,  administration etc, où ils avaient travaillé depuis leur jeunesse. Des mois durant leurs salaires en ne furent pas payés,  leurs directions vendaient les colonies de vacances,  les centres de soins, renonçaient aux crèches, aux cliniques attachées à  l’entreprise,  mais les salariés  continuaient de venir au travail.  Les consultants américains n’en revenaient pas, "ce n'est pas possible"...Si un salarié s’embauche dans une entreprise et qu’on ne le paye pas, il va chercher ailleurs,  il vend sa force de travail.  C'est ça le capitalisme. 

C'est ce qu’expliquaient tous les manuels d’économie occidentaux. Et l’homme soviétique se retrouve dans un monde  antisovietique et il refuse de rentrer dans le moule de "l’homo economicus". Ils reflechissaient et agissaient selon les termes de l’économie soviétique socialiste et morale : " c'est mon usine, mon université , elle m’a nourri, soigné, donné un logement, permis d’elever mes enfants,  ils sont allés dans sa crèche,  colonies de vacances, est-ce que je peux l’abandonner quand elle est dans une mauvaise passe?"

Le collectif de travail était vraiment leur communauté de vie, où les lois du marché n’ont pas leur place, où règne  l’esprit de solidarité et d’entraide.  Et les travailleurs s’en sortaient comme ils pouvaient : ils plantaient des pommes de terre et se partageaient la production,  negociaient avec les administrations le troc : production contre nourriture. Parmi les directeurs,  dirigeants   beaucoup étaient de la vieille école et partageaient ces points de vue. Ils s’efforçaient de toutes les façons d’aider leurs salariés.

Dans le même temps,  le gouvernement avait fait une croix sur des branches entières  de l’économie,  de la culture et de la vie sociale. 

Auteur d’un essai " le parrain du Kremlin.  Berezovski et le pillage de la Russie", le journaliste américain,  Paul  Khlebnikov, constate,  effaré,  que ces nouvelles élites qu’il rencontre décrivent avec une distance glacée ces gens comme de parfaits étrangers,  comme si ce n’était pas leur peuple. L’un d’eux se plaint :

les Japonais et les Allemands ont vu leurs industries détruites, ils vivaient sous occupation, c’était plus facile  de bâtir à nouveau sur cette place nette. Nous, nous avons toujours une production industrielle.

Et un autre explique au journaliste :

Nous n’avons pas besoin des institutions scientifiques, elles attendront, les régions du Nord sont inutiles.  La faute à la vieille génération. 

À la campagne,  le système sokhoz kolkhoz fut purement et simplement détruit,  les paysans qui n’avaient pas réussi à  devenir des "fermers" ( fermiers, mot américain utilisé. J.B), comme on leur avait promis,  se sont mis à cultiver leur misérable lopin, comme leurs ancêtres,  300 ans plus tôt.  Ils se sont mis à boire, se sont  effondrés.  Les plus jeunes ont déferlé dans les villes. 

Dans les villes,  les entreprises du complexe militaro-industriel furent laissées à l’abandon. Eltsine était convaincu que les Occidentaux étaient maintenant de grands amis,  la Russie n’avait pas besoin de toute cette puissance militaire. 

Le système universitaire dut s’autofinancer. Gaîdar déclarait : à quoi bon former des élites, puisque notre place assignée dans l’organisation mondiale est de fournir des hydrocarbures. Nous achèterons des Boing avec nos pétrodollars.  Plus besoin de les produire.

Beaucoup ont fui leur communauté soviétique pour tenter leur chance dans le business.  Sont restés ceux qui étaient fidèles à leur mission,  leur communauté.  Et ce fut un succès.  La communauté soviétique a survécu aux épouvantables années 90, en dépit du monetarisme dogmatique des partisans de la nouvelle et cynique politique économique. 

Elle fut active pour défendre ses droits.  Pour la troisième fois en un siècle,  la communauté a résisté et révélé un très fort potentiel.  ( la première fois contre les réformes Stolypine,  la deuxième pendant la guerre civile).

Comment ne peut se souvenir des grèves massives des mineurs, débarqués jusqu'au siège du gouvernement en plein cœur de Moscou ? Les bruits de leurs casques cognant sur l’asphalte suscita la peur chez les fonctionnaires du gouvernement.  En 1996, 87% sont en grève et obtiennent satisfaction. Leur nombre  impressionne. Et ils n’étaient pas là pour  mendier une négociation, ils se comportaient comme des personnes "ayant le pouvoir", provoquant la crainte mais aussi le respect dans les classes dominantes. 

Dans le milieu enseignant depuis 20 ans pas de grève.  .ais dans les années 90, elles furent nombreuses et massives, les étudiants s’y joignirent et en 1994-1996 ils firent irruption sur la Place Rouge jusqu'au Kremlin,  où les forces de l’ordre  spéciales, OMON, les arrêtèrent, après plusieurs affrontements. 

La télévision a supprimé de ses programmes ces mouvements puissants  pour ne garder que les protestations  des "grand-mères" avec leurs casseroles. 

Mais le pouvoir et sa propagande avaient compris qu'il leur fallait changer de stratégie et  changer la première personne de l’état.

Ce fut l’année 1999 et l’arrivée du jeune officier du KGB.

 

À suivre. 

Le Centre-Eltsine créé en 2015 à  Ekaterinburg par V.Poutine

Le Centre-Eltsine créé en 2015 à Ekaterinburg par V.Poutine

Publié dans La vie comme elle va.

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