La "fin de l'homme rouge " ? (2)

Publié le par Boyer Jakline

Le texte d’Alexandre Panarine :
 
"Le "communisme russe" a brillamment résolu le problème essentiel de l'identité russe, celui de ses rapports avec l'Occident et de sa "dualité civilisationnelle". Attiré par l'Occident, l'homme russe a toujours essayé de résister à cette attirance, mais il a fatalement échoué dans les deux entreprises: devenir l'égal de l’homme occidental ou s'en éloigner suffisamment pour devenir un type culturel à part.
Le "communisme russe" a opéré une métamorphose anthropologique : le Russe barbare, habillé "à la cosaque", s'est transformé en un type reconnaissable et respecté: le "prolétaire, la classe d'avant-garde", doté d'un capital symbolique colossal aux yeux des forces de gauche occidentales, celles qui régnaient sur les esprits. Désormais, ce prolétaire d'avant-garde pouvait dialoguer avec l'Occident, d'égal à égal.
Les traditions occidentales et les traditions slaves ont pu s'exprimer et se réconcilier dans le "marxisme russe". L'homme soviétique a ainsi surmonté la "dualité civilisationnelle" de l'âme russe (si bien exprimée dans les débats entre les slavophiles et les occidentalistes du XIX-ème siècle) et a dépassé son complexe d'infériorité traditionnel en s'emparant de l'étendard d’émancipation humain porté également par les progressistes européens.


L'homme soviétique aurait pu (et selon de nombreux concepteurs du marxisme-léninisme, aurait dû) devenir un être unidimensionnel, déterminé uniquement par sa conscience de classe. Mais, il en fut autrement: l'homme soviétique a échappé à ce cadre étroit grâce à l'héritage culturel classique qu'il a fait sien.

Comment expliquer le fait que des millions de jeunes gens soviétiques - filles ou garçons - qui ont appris à lire et à écrire dans la première génération ont commencé à dévorer les livres de Pouchkine, Tolstoï, Dostoïevski (des lectures qui, en Occident, ont été réservées aux élites)? Comment expliquer ce phénomène que des millions d'adolescents de tout l'énorme pays se sont identifiés aux personnages des romans et des poèmes du XIXème siècle ?

L'alphabétisation totale, lancée par l'URSS, ne l'explique pas à elle seule. L'idéologie, encore moins: au contraire, elle essayait d'encadrer les lectures en y mettant des notices et des limites pour imposer une "vision de classe" adéquate.

Mais le peuple a triomphé de l'idéologie : il s'est approprié, avec passion et profondeur, les chefs d’œuvre nationaux, en se servant des possibilités du nouveau système - de ses bibliothèques de masse, de la large mise en circulation de livres, de toutes les formes de culture de masse, comme des clubs et des centres d'amateurs, où les "enfants du peuple" sont rentrés dans les costumes des héros de Pouchkine mais aussi de Byron ou de Shakespeare. Le contraste entre le lecteur moyen soviétique et le lecteur moyen américain fut saisissant...

Ainsi, il est difficile de savoir exactement qui a réellement créé cette nouvelle communauté nationale nommée "le peuple soviétique" : l'idéologie marxiste ou les grands classiques russes? Où l'homme soviétique s'est-il vraiment formé : dans une usine, dans des appartements communaux surpeuplés, dans un moule politique très fermé ou dans un monde de Pouchkine, Lermontov, Dostoïevski, Tchekhov, Tolstoï dont les héros furent tourmentés par des questions existentielles?

Ceux qui qualifient aujourd'hui l'homme soviétique de "lumpen" mu iniquement par la haine de classe, ignorent le fait que Pouchkine, chéri dans l'URSS comme un trésor national, a converti les hommes et les femmes soviétiques à la noblesse et leur a transmis son sens de la liberté et de l'honneur .

Si c'est devenu possible, c'est qu'à l'époque soviétique les études n'avaient pas seulement une valeur pratique: la valeur existentielle, émancipatrice de la culture était évidente pour tous.

Cela a permis de remplir l'abstraction communiste d'un contenu spirituel, ancré dans le réel.

Le deuxième grand pas dans ce sens fut franchi lors de la grande guerre patriotique quand les dirigeants ont trouvé des mots clairs et simples - sur la Mère Patrie, sur les grands ancêtres, sur la terre et les traditions - qui ont permis à la nation de se ressouder pour accomplir un effort surhumain qui lui a été demandé. La guerre patriotique, dans ce sens, est devenue une antithèse au coup d'État communiste d'octobre. Ce dernier fut un acte de la minorité mue par une doctrine tandis que la guerre de 1941-1945 a stabilisé le nouveau système en tant que système de la majorité patriotique, attachée à sa terre.

Ainsi s'est achevée la formation de l'homme soviétique en tant que type culturel et historique spécial, qui a réussi à combiner l'idée internationale de protestation contre l'exploitation bourgeoise avec la grande idée nationale."

 

L'affiche du film " j'ai 20 ans" (мне 20 лет) est en illustration. Ce film qui évoque les générations successives de jeunes gens, 20 ans en 1920, en 1940, s'arrête sur 1960. C'est la période où la société réfléchit à son mode de vie. parmi la jeunesse, il y a désormais ceux qui pensent à la société de consommation et ceux, incarnés par le héros qui restent fidèles aux pères et à leurs combats.

C'est un film magnifique, une plongée dans l'URSS de 1964. Je n'ai pas trouvé de version sous-titrée...

Au moment où nos sociétés "éclairées" fonctionnent sur " travaille, consomme et tais-toi", une des dénonciations des Gilets Jaunes, revenir sur cette histoire, OVNI historique, peut donner du grain à moudre.

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