25 février 1956 : un tonitruant rapport secret.(1)

Publié le par Boyer Jakline

Voilà donc un article de mon ami Roustem Vahitov, une exclusivité : je lui ai demandé d'écrire sur cet sujet majeur une analyse pour le blog.
Cet article a été publié  dans Soviétskaya Rossia, où Roustem publie régulièrement dans une rubrique. Très remanié, l'article, se plaint Roustem lors de notre échange.

Rarement rapport secret aura fait tant de bruit !

Finalement, ce que nous raconte cet épisode, une fois de plus ébranlant le monde, c'est la mainmise d'un appareil parti-état pour se défendre. 

Le site Histoire et Société a publié une série d'articles sur ce thème. Je vous y renvoie.

Contexte :

De 1945 à 1956, presque 10 ans.

Les soviétiques ont gagné leur bâton de maréchal en réalisant l’exploit de vaincre l’invincible armada nazie.  David gagne contre Goliath. Nazie et pas allemande car tous les gouvernements occidentaux sont couchés devant Hitler et collaborent, les jeunes gens de tous ces pays sont enrôlés. Certains refusent et rejoignent les résistances nationales. 

L’Angleterre,  une île,  est dans une situation à part.

Il faut rappeler qu’il s’agit du conflit le plus meurtrier de l’histoire de l’humanité. Sans oublier l’immense tribut des Soviétiques,  bilan lui aussi unique dans l'histoire de l’humanité. 

 Une ère nouvelle s’engage en même temps que la reconstruction du pays. On estime à 30% la destruction de l’infrastructure économique. 

Le 5 mars 1953, Staline meurt. Une onde de choc dans tout le pays  et dans le monde entier. Sur la Place Rouge la foule se presse. Il y aura des morts,  étouffés.

Dès la fin du mois de mars 1953, de nombreux prisonniers politiques sont libérés. On évalue à 75% le nombre des libérés dans les mois qui suivent.

 

TRADUCTION :

La leçon du XXe Congrès. 

A l'occasion du 65e anniversaire du rapport secret de Khrouchtchev ou " dénonciation du culte de la personnilité de Staline".

-1

" L'esprit de l'histoire" chez Hegel n'est pas seulement rusé . Il est également privé de sens du goût et quelquefois rappelle le compositeur fade des libretto d'opéra, dont les plaisanteries sont épaisses et maladroites. On en trouve beaucoup d'exemples. Ainsi, peu savent que le fameux XXe Congrès du PCUS, au cours duquel Khrouchtchev a dénoncé "le culte de la personnalité de Staline" dans un rapport secret et où il a déclaré la coexistence pacifique avec le capitalisme, a, par une de ses résolutions, arrêté la construction de locomotives à vapeur en URSS. L'ironie de la situation c'est qu'une des chansons les plus populaires dans l'URSS d'avant-guerre exaltait la locomotive à vapeur qui conduisait les enfants des révolutionnaires " vers les lendemains radieux du communisme":

"Notre locomotive, fonce en avant !

Notre arrêt c'est la Commune !

Nous n'avons pas d'autres chemins,

Le fusil dans les mains."

Aujourd'hui beaucoup s'aperçoivent que c'est précisément le XXe congrès qui fut le tournant dans le glissement vers la crise du socialisme soviétique en URSS, il a, à bien des égards, prédéterminé sa destruction dans la période dite de la perestroika. Ce n'est pas pour rien que Gorbatchev et ses émules (y compris le funeste Goebbels libéral, Alexandre Yakovlev, qui ne cachait pas sa haine de Lénine, du socialisme et de l'URSS) se désignaient comme les "enfants du XXe Congrès"...  C'est comme ça aussi que se nommaient tous les dissidents antisoviétiques, qui commencèrent avec des appels à "retrouver les principes de Lénine" et ont terminé, enthousiastes pour un capitalisme sauvage, voyou et éhonté.-

Bien sûr, d'un point de vue formel, ni Khrouchtchev ni les autres dirigeants du parti et du gouvernement ne pensaient à quelque chose comme ça en février 1956. Mieux, leur critique du culte de la personnalité de Staline correspondait pleinement à ce q'u'en disait Lénine lui-même (ce que mentionna Khrouchtchev dans son rapport). Effectivement, dans les dernières années de sa vie, voyant quelle vénération hypertrophiée, quasiment religieuse s'exprimait autour de sa propre personne, Lénine, indigné, répétait que la théorie du héros et des masses n'était pas marxiste, mais populiste, déjà  vivement condamnée par Plekhanov. Lénine avait lu attentivement le national bolchévik Oustrialiov qui au début des années 20 prédisait la transformation du pouvoir des communistes en dictature bonapartiste. Dans son testament politique Vladimir Illitch a décrit avec moultes détails les défauts de tous les dirigeants  : de Trotski à Staline, comme semblant indiquer qu'aucun d'eux ne devait prendre sur lui seul le poids de la gestion du pays. Lénine était un ferme partisan de la direction collégiale, au nom de laquelle il était possible d'aller vers des compromis significatifs (souvenons nous comment il pardonna à Kamenev et Zinoviev et leur attribua  des postes très importants dans le parti, alors qu'ils avaient trahi avant l'insurrection armée de Petrograd).  

De la même façon du point de vue du marxisme-léninisme, il n'y avait rien de séditieux dans l'idée d'une voie pacifique au socialisme. Dans ses écrits de 1917, Lénine notait que, après la révolution de février, il y eut un moment où prolétaires et paysans auraient pu accéder au pouvoir sans insurrection armée, à travers les soviets. Mais ce moment ne fut pas saisi. Dans les derniers articles de Lénine, transparaît la compréhension que la révolution mondiale attendue n'est pas arrivée et le pays des Soviets devra pour un certain temps construire le socialisme dans un environnement bourgeois.

Quant à Staline, l'opposition de gauche du parti Bolchevik, en la personne de Trotski et ses adeptes a affirmé tout au long des années 20-30 (d'abord à l'intérieur du pays, puis de l'étranger) que Staline avait passé un accord avec les pays du capitalisme, que pour lui les intérêts de l'Etat soviétique étaient plus importants que la révolution mondiale... Ils en voyaient les signes dans le soutien au Parti Nationaliste Chinois (Kuomintang de Tchan Kaï Tchek. J.B) et les stratégies de fronts populaires pendant la guerre d'Espagne.  Si l'on met de côté la phraséologie ultrarévolutionnaire... il faut reconnaître qu'ils ont raison : ne croyant pas à la possibilité d'une victoire mondiale du socialisme, Staline tenta d'établir des relations pacifiques et mutuellement avantageuses avec l'Occident pour préserver "le premier îlot du socialisme". Bien que dénonçant Staline, Khrouchtchev lors de XXe Congrès avec son choix de la coexistence pacifique du socialisme et du capitalisme n'a fait que suivre la politique de Staline.

Donc, d'un point de vue formel, il serait inexact de dire que sous Staline la locomotive soviétique fonçait vers la station Commune, comme en 1917 d'ailleurs, mais Khrouchtchev l'a arrêtée et a ordonné de la désosser. 

Cependant il faut noter que justesse du fond et justesse de la forme ne coïncident pas toujours. En 1956, Khrouchtchev et son équipe ont effectivement accompli quelque chose qui a cassé le fondement du socialisme soviétique et a prédéterminé sa crise et celle du mouvement de gauche dans le monde entier. Intuitivement, ils comprenaient qu'ils faisaient quelque chose de mauvais, que les gens ne comprendraient pas et ne leur pardonneraient pas, d'où cette disposition de secret extrême qui a entouré " la dénonciation du culte de Staline".

-2

On le sait, s'apprêtant à critiquer Staline, Khrouchtchev a craint d'intervenir publiquement devant les représentants de la presse et les invités étrangers, présents au congrès et qui auraient diffusé ses paroles à travers le pays et la planète. Son rapport fut fait le dernier jour du congrès, le 25 février, à huis clos. Il n'y eut pas de sténogrammes, et le rapport ne fit pas partie des documents publiés. Une brève résolution fut imprimée : "sur le culte de la personnalité et ses conséquences". Après l'intervention de Khrouchtchev les délégués n'eurent pas la possibilité de porter des appréciations ou des critiques. Il leur fut proposé de prendre ce qui venait d'être dit à titre "d'information".

Le texte fut ensuite diffusé dans les cellules du parti, pour ses membres et ceux du Komsomol. Il ne concernait pas les oreilles des citoyens sans parti. Il était interdit de faire un tirage du texte. Il ne fut rendu public qu'en 1989, soit pendant la perestroïka, longtemps après. 

Pourquoi donc cette crainte chez Khrouchtchev de rendre public son rapport en 1956 ?

Parce qu'il pensait à raison que le peuple ne le comprendrait pas et ne le soutiendrait pas. Et il en fut ainsi. Dès le 5 mars 1956, quelques jours à peine après le congrès, en Géorgie, la petite patrie de Staline, commencèrent des manifestations de masse.. 5 mars, date anniversaire de la mort de Staline, les étudiants apportèrent des fleurs à son mémorial, mais ils firent connaissance avec la nouvelle vision que le  parti avait de Staline : l'armée les accueillit. En riposte dès le 7 mars 70.000 personnes manifestèrent. Ils exigeaient d'abolir les décisions du XXe congrès, de destituer Khrouchtchev et Mikoyan et d'élire au Comité Central le fils de Staline, Vassilii. Les journaux géorgiens les soutenaient, toutes les éditions affichaient des portraits de Staline.. Les habitants de Gori ( ville natale de Staline. J.B) se joignirent à Tbilissi. Toute le république fit front.  Khrouchtchev envoya l'armée, le feu fut tiré contre les manifestants. 15 personnes furent tuées sur place, 7 moururent à l'hôpital. L'armée dispersa les insurgés.

On peut penser que les Géorgiens réagissaient en nationalistes. Mais en 1962 dans le sud de la Russie, à Novotcherkassk, lors d'un soulèvement des ouvriers protestant contre leurs bas salaires et  le manque de produits de base dans les magasins, ils avançaient vers la mairie avec les portraits de Staline. Khrouchtchev envoya à nouveau l'armée.. Même chose à Soumgaït, le 7 novembre 1963. Toutes les années Khrouchtchev- Brejnev, dans le peuple profond, le soutien à Staline ne faiblissait pas.

Alors que les intellectuels dissidents chantaient sur leurs guitares  les malheurs des prisonniers des camps staliniens, de simples ouvriers, chauffeurs, des camionneurs achetaient en cachette des portraits du généralissime et les cachaient chez eux.

A l'adresse des bureaucrates qui s'étaient emparés du parti, le peuple criait la phrase sacrée : "Staline n'est plus là pour vous punir!"

Il n'est pas exagéré de dire que le peuple en son entier (à part la nomenclature du parti et l'intelligentsia libérale) n'a pas accepté la déstalinisation selon Khrouchtchev (pour des raison évidentes,  les représentants des peuples déportés, Tchétchènes, Ingouchi, Tartares de Crimée faisaient exception et parmi eux, pratiquement aucun partisan de Staline). Khrouchtchev fut contraint d'appliquer sa ligne par la force, usant de mensonge, de pression administrative et même de répressions sanglantes contre des citoyens pacifiques. Les très nombreux monuments à Staline, dans tout le pays  furent démontés la nuit par les autorités locales qui avaient peur des manifestations... La mise en terre de Staline au pied du mur du Kremlin ( jusque là, il était dans le mausolée à côté de Lénine.J.B) fut organisée dans la nuit du 31 octobre au 1er novembre 1961. En outre la Place Rouge était barrée par des troupes et fermée par des protections en bois sous le prétexte de la préparation de la parade du 7 novembre..

La décision de déplacer la dépouille de Staline hors du Mausolée fut prise en 1956, mais notons que Khrouchtchev a attendu 5 ans.  Ayant peur d'en prendre la responsabilité, il ordonna de la présenter comme une "initiative populaire". C'est Ivan Spiridonov, dirigeant du comité régional de Parti à Léningrad qui rendit publique l'initiative au nom de "quelques ouvriers lamda". Ce serait lui le bouc émissaire à la place de Nikita Serguéévitch en cas de réactions émotionnelles massives des moscovites, comme réagit Tbilissi en 1956.

3-

Pourquoi donc à quelques rares exceptions près, le peuple restait fidèle à son chef qui n'était pas spécialement gentil, qui épuisait tout le monde et qu'on comparait à juste titre à Ivan le Terrible ?

 On peut à bon droit rappeler qu'en 1930 malgré un grand bond dans la modernisation, le pays demeurait au fond patriarcal. La majorité de ses habitants étaient soit des paysans, soit des citadins première génération, arrivés des campagnes. Ils avaient grandi dans de grandes familles paysannes où régnait "le patriarche" au pouvoir illimité sur la vie et la mort de la parentèle. Elevés de cette manière, ces gens ne pouvaient percevoir le chef de l'état que comme un  "père-patriarche", dur mais juste. Toutes ces discussions sur la démocratie ou les droits du citoyen  leur semblaient des conneries d'intellectuel.

Et puis, derrière chaque critique il y a un idéal positif. On ne critique pas juste comme ça, mais au nom de quelque chose. Au nom de quoi, Khrouchtchev engagea-t-il  la "dénonciation du culte de Staline" ? Qu'est-ce qui était en jeu pour être plus fort que la peur devant les protestations populaires et  son propre honneur ?

Khrouchtchev ne pouvait pas ne pas comprendre qu'il serait forcément moqué : non seulement il n'exprima jamais une critique du vivant de Staline, mais il ne tarit pas de louange sur " le génie de Staline".(ce que ne manquèrent pas de mentionner Mao Tse Toung et Enver Hoxja).

Khrouchtchev fut avant tout animé par la peur pour lui-même. Dès 1953, les "politiques" sortaient des camps. La plupart d'entre eux étaient des représentants de la nomenclature du parti, de ses couches moyennes et supérieures et des fonctionnaires. Ils savaient qui les avait envoyés en camp, qui avait écrit des dénonciations, qu'avaient fait les enquêteurs. Véritables ombres du passé, ils se présentaient devant ceux qui les pensaient disparus à jamais.

La commission pour la réhabilitation créée en 1955 reconnut que, au plus fort des années 30 il y eut des condamnés qui étaient innocents, ou recevant des peines ne correspondant pas à leurs mauvaises actions. Khrouchtchev en personne mena des interrogatoires de ces anciens instructeurs et avoua ensuite que parmi eux il y avait " beaucoup de salauds et de monstres sans morale". (Se souvenir de l'enquêteur Khvat, qui s'occupa du génial généticien Vavilov) Khrouchtchev comprit que quelqu'un devait être déclaré coupable de ces actes et que lui et ses collègues du Comité Central pouvaient très bien se retrouver sur le banc des accusés.

 Dans les années 30, Khrouchtchev se distingua par sa cruauté. Il écrivait à Staline : "nous menons en Ukraine la répression contre 17000, 18000 personnes, Moscou n'en réclame  que 2 ou 3000.". Il demanda l'autorisation d'arrêter et de fusiller en plus grand nombre. Staline laissa cette note manuscrite sur la résolution : "calme toi, abruti !" V.V Kozhinov a écrit qu'avant son discours au Congrès, Khrouchtchev avait donné l'ordre de retirer des archives du KGB et de brûler les milliers de documents qu'il avait signés. Donc, Krouchtchev et ses compères des plus hautes instances du parti avaient intérêt à tout mettre sur le dos de Staline.

Si Khrouchtchev avait sincèrement cru à ce qu'il dévoila dans la séance à huis clos, le pas suivant, logiquement, aurait dû être  le repentir de toute la direction au plus haut niveau, mêlée aux répressions illégales, et le châtiment de tous ceux qui y avaient pris une part active, s'étaient rendus coupables des manquements à la légalité, des tortures, de fabrication de dossiers.

Rien de tel ne fut fait. Certes il y eut quelques licenciements des bourreaux les plus odieux. Certains même furent fusillés. ( Sans doute ceux que Khrouchtchev jugeait les plus dangereux pour lui.) Au total, pour une population de 180 millions d'habitants, 1342 collaborateurs du NKVD furent condamnés. La majorité en fut quitte pour "une belle peur". Le fameux Khvat qui conduisit Vavilov jusqu'au poteau d'exécution fut appelé devant la commission et fut déclaré coupable de manquements à la légalité socialiste. Mais il y avait prescription et le dossier fut clos. Il continua de travailler à un poste responsable dans un ministère, puis partit à la retraite. Il assista au début de la perestroîka. En 1987, il accorde un entretien au journal MK sur "l'affaire Vavilov". Il reconnait qu'il n'avait pas douté une seule minute de l'innocence de Vavilov : il n'était pas un espion. Mais " c'est l'époque qui voulait ça". 

Khrouchtchev n'engagea aucun débat dans le parti, et encore moins dans le pays pour  mettre au jour les véritables causes des "dérapages des années 30", trouver leurs causes sociales, et faire en sorte que la terreur ne se reproduise plus.

Au contraire il se cantonna à autoriser la publication dans 'Novyi Mir" de la nouvelle de Soljénitsyne "Une journée d'Ivan Denissovitch"et ordonna d'expliquer aux écrivains que le thème des camps serait désormais clos.. Il était donc interdit. Mais une fois la voie ouverte, le pays fut inondé de  samizdat nouvelles, romans, recherches sur les camps, chansons.

Ce thème fut repoussé dans " l'inconscient social"où il envahit les esprits de sujets fantastiques et provoqua de profondes névroses politiques du citoyen soviétique. Pendant les années de la perestroika, les ennemis du socialisme surent habilement utiliser ces névroses, ainsi que les fervents propagandistes du capitalisme en gestation.

Tout cela aurait pu être évité si en 1956 tout s'était dit à haute voix, au cours de discussions libres dans le parti, comme le parti bolchévik sut en mener au début des années 20.

À suivre. 

En lien, un entretien indispensable.  Vaccin russe,  russophobie,  vanitas vanitatum... d’Histoire et Société. 

Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :
Commenter cet article
M
On se pose des questions ! Je suis en train de lire "Khroutchtchev a menti" de Grover Furr ,travail de recherche palpitant !
Répondre
B
Du coup, je suis allée me renseigner sur Grover Furr . Merci.
B
Je ne connais pas Grover Furr. La thèse développée dans l’article que j’ai traduit c’est non pas le mensonge mais une motivation politicienne. Je vais publier la suite. Et je vais y revenir. <br /> Merci de votre intérêt