Oncle Gagarine, on a beaucoup perdu !

Publié le par Boyer Jakline

Impressionnante et brillantissime leçon de russe de Zakhar Prilépine sur la chaîne privée  NTV. La 136e. En lien, l'original. 

Le 7 avril dernier,  en prévision du 12, 60e anniversaire du fameux vol dans l’espace, Zakhar Prilépine, très  remonté contre les détracteurs de l’URSS, dans les élites dirigeantes russes qu'il estime décadentes, comme leur modèle européen et occidental, décortique la vie et l’exploit de Youri Gagarine. C'est l’organisation sociale soviétique qui a permis à  ce fils "de rien", comme dirait Macron,  de devenir un mythe vivant. 

J’en traduis le début :

" Salut la descendance,  comment allez-vous ?

Statue de Gagarine en plein cœur de Moscou. En titane. 42 mètres de haut.

108 minutes, un vol de 108 minutes dans le cosmos ou bien comment Youri Gagarine est devenu  l’ambassadeur d’un peuple de 200 millions de personnes. Dans le ciel,  vers le futur. Imaginez un peu : d’abord être la force incontournable pour briser le fascisme,  à  l’époque on savait que  c’était nous qui l’avions fait, et 16 ans plus tard s’arracher vers le cosmos !

Des  décennies plus tard la marque  Gagarine n’est pas rouillée à la différence de bien d’autres marques soviétiques ou l’URSS elle-même.  Elle est toujours là même. 

Les Russes auraient pu travailler ce symbole du rêve désintéressé  d’étoiles et du savoir... Hélas, c'est aujourd'hui Elon Musk qui symbolise l’envol du capitalisme dans le cosmos.

Youra, nous avons tout perdu,  oui. Enfin si pas tout,  trop ..."

Quelque part dans le texte,  il cite et répète pour que nous l’entendions, la réaction du président des États-Unis, John Kennedy : il nous faudra du temps pour les rattraper...

De nombreux films sont réalisés en Russie sur la vie et le destin de Youri Gagarine. Le soixantième anniversaire de l'exploit est annoncé et  fêté en grand.

Les Anglais ont mis 10 ans pour produire une BD sur Gagarine qui désormais servira "d’entrée " dans  l’histoire du héros en Occident, nous explique Zakhar Prilépine. 

Le père de la conquête spatiale soviétique,  Koroliov, a fait un passage en camp dans les années sinistres : accusé de sabotage trotskiste, réhabilité plus tard. Donc, le mythe est entaché à l’origine, plaident nos Anglais. 

Comme  de plus en plus souvent,   Zakhar Prilèpine dénonce et regrette la russophobie ambiante qui naît en Russie même et se diffuse à partir de là : il n’est de soviétique que le Goulag et la déportation. 

Le destin de Serguei Koroliov est emblématique : de la roche tarpéienne au Capitole ... Il repose dans la nécropole du mur du Kremlin,  où le rejoindra deux ans plus tard  Youri Gagarine. 1966 Koroliov décède, 1968 Gagarine..

Zakhar Prilépine va s’attacher à développer la biographie de Youri Gagarine,  élève d’un lycée professionnel de province,  étudiant le métier de fondeur. Nulle part ailleurs un tel fils du peuple n’aurait pu avoir ce destin,  veut-il démontrer

Un commentateur occidental déplore le séjour en camp du concepteur de la recherche spatiale soviétique, ce qui entache l'exploit.  Si ce vol avait eu lieu dans un pays démocratique, cette tache ne serait pas... Sauf que, fils du petit peuple, Gagarine n'aurait eu aucune chance de dire " C'est parti" à bord de son vaisseau, polémique à son tour notre écrivain, qui par ailleurs comme beaucoup de citoyens russes prennent acte de ces années terribles (voir son  roman de 2014, l'Archipel des Solovki, où son grand père a été déporté. Mais ce n'est pas son propos), ne les mettent sous le tapis.

Il  retrace un épisode très parlant sur les différences d'approche, de culture, de vision du monde : la Nasa contacte ses homologues soviétiques et leur demande comment ils ont réglé le problème des stylos, crayons etc... en apesanteur. Eux viennent de dépenser 18 millions de dollars pour trouver une solution. Réponse des ingénieurs-chercheurs soviétiques : nous avons pris de simples crayons... 

Gagarine comme simple crayon, ironise Zakhar Prilépine. Vraiment DEUX mondes.

Finalement, l'URSS, c'est à la fois ce grand degré de recherche sophistiquée et les bouts de ficelle. Encore aujourd'hui se côtoient ces deux mondes, bien que la privatisation à tout va de pans entiers de l’économie et  de la recherche prive, dénature. 

Pour les russophones. Un bonheur d’intelligence. Et de colère.

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