Serguéï Lavrov et le monde. (1)

Publié le par Boyer Jakline

Je connais Slobodan Despot comme écrivain. Serbe vivant à Genève, il a écrit un très beau roman Le Miel, l'ex Yougoslavie à hauteur d'homme, pour dire vite, que je vous recommande. " Il est des pays où les autobus ont la vie plus longue que les frontières". Ainsi commence ce bref roman.

Voilà qu'il vient de rentrer dans ma vie comme journaliste à contre-courant, lanceur d'alerte à sa façon, et qu'il fait, à plus grande échelle, ce que je fais avec ce blog : informer, désintoxiquer, boire à d'autres sources, ouvrir des fenêtres. Son journal que je découvre s'appelle l’Antipresse. Je n'en partage pas certains partis pris, mais c'est justement une de ces sources qu’il faut  visiter.

Je viens de m’y abonner. Un parfum d'ailleurs.

Dans un de ses derniers post sur Facebook,  il est à  Belgrade où il s’est " réfugié " car il écrit dans les cafés : activité impossible en Suisse comme en France.  Il indique que si le passeport sanitaire est imposé,  il n’ira plus dans les cafés. 

À  Belgrade,  il a pu assister à un concert de musique de chambre,  public réduit,  gestes etc... mais concert !

Comme en écho à l’ intérêt que je lui porte, il publie la traduction qu'il a assurée d'un très important entretien de SerguéÎ LAVROV, qu'on ne présente pas.

Ce pourrait être : l'état du monde vu de Moscou en avril 2021, et nous avons bigrement besoin d’une autre analyse. Très à l’étroit dans les pensées conjointes de l’etabishment américain et son rejeton l’OTAN.

Cela rentre tout à fait dans mes paramètres.

L'article étant réservé aux abonnés, je vais en donner  l’essentiel, bien que tout, d’une  certaine manière, le soit. Slobodan Despot assure une transcription minutieuse d’un entretien de plus d’une heure. 

C'est une source précieuse.  

J'en traduis de larges extraits.

Ce sera un voyage au long cours... Texte de référence qui éclaire les événements en cours... En Ukraine par exemple. 3 publications sur ce blog. 

Entretien de Serguéï Lavrov sur la Première chaîne russe dans l'émission "Le Grand Jeu" le premier avril dernier.

Interrogés par :
- Viatcheslav Nikonov (VN), historien et Il dirige depuis 2007 la Fondation Monde Russe.

Homme politique de premier plan, li est entre autres le petit fils de Molotov...les cocktails, le pacte...

- Dmitri Simes (DS) a résidé 10 ans  à Washington, directeur du magazine conservateur  The National Interest. Rentré en Russie depuis un an. 

Il est avec Nikonov co-animateur de l'émission Le Grand Jeu.

TRADUCTION : (extraits)

VN : 

On entend de plus en plus souvent le mot "guerre", Politiciens américains, dirigeants de l'OTAN et plus encore les militaires ukrainiens n'ont aucun mal à le prononcer.
Avez-vous plus de raisons de vous inquiéter aujourd'hui qu'avant ?

Serguéï Lavrov (SL) :

Oui et non ! D'un côté la confrontation a touché le fond. De l'autre, au fond, il y a encore l'espoir que nous sommes adultes et nous comprenons les risques liés à une nouvelle escalade des tensions. Mais, oui, nos collègues occidentaux ont introduit le mot "guerre" dans l'usage diplomatique et international.

"La Guerre hybride déclenchée par la Russie" est une description très populaire de ce que l'Occident perçoit comme l'événement principal de la vie internationale.

Je continue de croire que le bon jugement prévaudra.

VN :

Récemment, les Etats Unis ont élevé le degré de confrontation à des proportions jamais vues auparavant. Le président Joe Biden a déclaré que le président Vladimir Poutine était un " tueur". nous avons rappelé notre ambassadeur aux Etats Unis, Anatoly Antonov.

SL :

Il a été convié pour des consultations...

... Ce que nous avons entendu le président Biden dire dans son entretien à ABC est scandaleux et sans précédent. Cependant, il faut toujours voir les actions réelles derrière la rhétorique et elles ont commencé bien avant, pendant l'administration Obama. Elles ont continué sous l'administration Trump... qui s'était dit publiquement prêt en faveur de bonnes relations avec la Russie, mais n'a pas été autorisé à le faire. Je parle de la dégradation  constante de l'infrastructure de dissuasion dans les sphères militaro-politiques et stratégiques.

Le traité ABM (1) a été abandonné depuis longtemps. Aux remarques du président Poutine lui indiquant qu'il commettait une erreur, le président George W. Bush a répondu que ce n'était  pas dirigé contre la Russie. Face à ce retrait du traité ABM, nous pouvons prendre toutes les mesures en réponse, les Américains ne considéreront pas non plus que c'est dirigé contre eux.

Ensuite, ils ont commencé à établir des systèmes antimissiles en Europe, troisième zone de position de la défense antimissile. Ce système aurait été construit exclusivement en pensant à l'Iran, disent-ils. Nos tentatives pour convenir d'un format de transparence ont reçu un soutien lors de la visite à Moscou de Condoleezza Rice et du secrétaire d'état à la défense Robert Gates. Mais elles ont ensuite été rejetées.... Aujourd'hui, il n'est plus question de l'Iran.

Ce projet est clairement positionné comme global destiné à contenir la Russie et la Chine. les mêmes processus sont en cours dans la région Asie-Pacifique.

Il s'agit d'un système mondial conçu pour soutenir les revendications américaines de domination absolue, y compris dans les sphères militaro-stratégiques et nucléaires.

Dmitri Simes peut également partager son évaluation de ce qui se dit et s'écrit aux Etats Unis. Le déploiement de missiles à portée intermédiaire et à plus courte portée dans la région Asie-Pacifique est désormais bien engagé.

Le traité FNI (2) a été écarté par les Américains sous des prétextes bidon. Ce n'était pas notre choix. Le président Poutine a proposé un moratoire mutuel assorti de mesures de vérification correspondantes dans la région de Kaliningrad où les Américains soupçonnent nos missiles Iskander de violer les restrictions imposées par le défunt traité, et dans les bases américaines en Pologne et en Roumanie ( bien loin de la Maison Blanche...J.B) équipées de MK-41, (un des éléments de lancement antimissiles de l'OTAN. J.B)

Cette rhétorique est scandaleuse et inacceptable. Pas de réponse à la proposition diplomatique et polie du président Poutine...

Tout cela s'accompagne depuis longtemps d'un renforcement matériel de l'infrastructure de confrontation, avec l'avancée imprudente vers l'Est des installations militaires de l'OTAN, la transformation d'une présence tournante en présence permanent à nos frontières, dans les Etats baltes, en Norvège, en Pologne. Tout cela est bien plus sérieux que la simple rhétorique...

... L'ambassadeur Antonov est à Moscou et consulte différentes commissions internationales, le bureau exécutif présidentiel. Il est important pour nous d'analyser l'état actuel de nos relations...qui évoluent de la sorte depuis des années. Les propos de Biden montrent qu'il est urgent de procéder à cette analyse. cela ne signifie pas que nous nous sommes contentés d'être des observateurs et que nous n'avons tiré aucune conclusion... Mais l'heure est à la synthèse.

Dmitri Simes (DS) :

Maintenant que je suis à Moscou , après un an à Washington, je constate le contraste frappant entre les déclarations des dirigeants des deux pays. Pour les responsables américains, le schéma est simple; vous en conviendrez, : "La Russie est un adversaire.". parfois certains membres du Congrès sont plus abrupts : c'est un "ennemi". Les responsables autorisent la coopération dans certains domaines importants, mais soulignent généralement que, sur le plan militaire, la Russie ' est l'adversaire numéro 1" ... Il s'agirait d'un état " qui tente de répandre des régimes autoritaires dans le monde entier", " qui s'oppose à la démocratie" et " qui sape les fondements des Etats Unis en tant que tels".

Quand je vous écoute, vous ou le président Poutine, le tableau est plus compliqué, plus nuancé. Pensez-vous que les Etats-Unis soient l'adversaire de la Russie aujourd'hui ?

Serguéï Lavrov :

Je ne vais pas me lancer dans l'analyse du lexique " adversaire, ennemi, concurrent, rival. Ces mots courent dans les déclarations officielles et non officielles. L' autre jour, j'ai entendu Antony Blinken, secrétaire d'état, déclarer que malgré toutes les différences les Etats-Unis n'ont rien contre la Chine et la Russie. les Etats-Unis se contentent, disent-ils, de " promouvoir la démocratie" et " défendre les droits de l'homme"....Toutefois la pratique doit justifier la théorie...Georges W.Bush a annoncé que la démocratie était établie en Iraken mai 2003. A bord d'un porte-avions, il a déclaré que la libération de l'Irak de son régime totalitaire était achevée, la démocratie établie. Il est inutile de s'étendre sur le sujet... Rappelons tout de même que le "règne" du tristement célèbre Paul Bremer a entraîné la naissance de l'ISIS, rapidement rejoint par des membres du parti Baas, des employés des services secrets de Saddam Hussein, qui avaient perdu leur emploi. ISIS n'a pas émergé en raisons de différences idéologiques. S'appuyant sur les erreurs des Etats-Unis, les radicaux ont agi. Voilà ce qu'est la démocratie en Irak.

La "démocratie" en Libye a été établie par des bombes, des frappes et l'assassinat de Mouammar Kadhafi, aux cris enthousiastes d'Hillary Clinton. aujourd'hui la Libye est un trou noir. Flux de réfugiés à destination de l'U.E, qui ne sait pas quoi faire, terroristes et armes illégales passent en contrebande vers le sud, apportant souffrance à la région du Sahara-Sahel.

Si les Américains, nous désignant comme "adversaire', "ennemi", "rival", "concurrent", veulent nous accuser des conséquences de leur politique imprudente, nous pouvons difficilement avoir une conversation sérieuse avec eux.

OTAN, Union Européenne, Ukraine...

DS :

Trump aurait laissé "faire à Vladimir Poutine tout ce qu'il voulait", affirme l'administration Biden. Maintenant un nouveau shérif est arrivé  et si Moscou n'aime pas...tant mieux... Y-a-t-il une chance que cette nouvelle politique de Biden oblige la Russie à faire preuve d'une nouvelle flexibilité ?

SL :

La politique que vous mentionnez n'a aucune chance de réussir... Cela dure depuis de nombreuses années. les sanctions ont commencé avec l'administration Obama, et, historiquement, même avant.. Elles sont devenues hypertrophiées et fondées sur l'idéologie à partir de 2013, avant les événements en Ukraine.

DS :

Ils vous diront ...que cette politique n'a pas été menée de manière suffisamment cohérente, pas assez énergique, que maintenant, eux et leurs alliés de l'OTAN vont s'atteler à traiter sérieusement avec la Russie qui doit changer fondamentalement de comportement, en matière de politique étrangère, mais aussi de politique intérieure.

SL :

Que peuvent-ils nous faire d'autre? Lequel des analystes peut prouver la faisabilité de toute pression supplémentaire sur la Russie ? Connaissent-ils bien l'histoire ?... Je vous le demande en tant qu'observateur et expert indépendant.

DS :

A mon avis, l'administration Biden  dispose encore d'un ensemble suffisant  d'outils qu'elle peut appliquer contre la Russie : promotion de l'OTAN, pression " plus harmonieuse" sur la Russie avec ses alliés, avancée de la politique américaine... vers la Pologne et enfin, fournitures d'armes létales à l'Ukraine. On estime aujourd'hui à Washington qu'il est très important de montrer à la Russie que sa politique actuelle en Ukraine n'a pas d'avenir et que si elle ne change pas de comportement, elle " en paiera le prix".

 

SL :

Mon opinion sur les développements actuels va d'un exerciced'absurdité à un jeu d'allumettes dangereux. Vous savez peut-être qu'il est devenu à la mode d'utiliser des exemples de la vie ordinaire pour décrire les développements actuels. Nous avons tous joué dehors quand nous étions enfants... il y avait deux ou trois mauvais garçons qui faisaient la loi... Quelques années plus tard le s petits ont grandi et ont pu se défendre... Nous ne voulons pas de confrontation.. . Le président Poutine a déclaré plus d'une fois... y compris dernièrement, que nous étions prêts à travailler avec les Etats-Unis dans l'intérêt de notre peuple et de la sécurité internationale. Si les Etats-Unis sont prêts à mettre en danger les intérêts de la stabilité et la coexistence - jusqu'à présent pacifique- je ne pense pas qu'ils trouveront beaucoup d'alliés. Encore que l'U.E a rapidement suivi la ligne et fait allégeance....je ne me souviens pas avoir entendu de tels serments d'allégeance auparavant. Cela traduit une ignorance absolue de l'histoire de la création de .l'ONU et de nombreux autres événements. Futile et absurde... A ma connaissance, 27 organisations politiques américaines ont publiquement exhorté l'administration Biden à changer la rhétorique et l'essence de l'approche américaine des relations avec la Russie.

VN :

Il est peu probable que cela se produise. Les "durs" de votre exemple, c'est trop léger. ...Nous pouvons voir ce qui se passe en Ukraine. Le président Biden est l'un de ceux qui ont créé l'Ukraine moderne, la politique ukrainienne et la guerre dans le Dondass. Il prend tout cela très à coeur et va tenter de maintenir l'état de tension actuel. Quel est le degré de dangerosité de la situation en Ukraine compte tenu des livraisons d'armes américaines en cours, des décisions adoptées par la Verkhovna Rada mardi et les déclarations de militaires ukrainiens qui parlent ouvertement de guerre ? Quelle est notre position sur le front ukrainien?

SL :

Il y a beaucoup de spéculations... Est-ce cohérent avec la baisse de la côte de popularité du président  Zélensky, problème interne numéro un ? C'est un bluff ou un plan concret ? D'après les informations publiées dans les médias les militaires pour la plupart sont conscients des dégâts que pourrait déclencher toute action entraînant un conflit chaud.. J'espère que cela ne sera pas fomenté par les politiciens, qui, à leur tour,  seront sur la ligne de l'Occident dirigé par les Etats-Unis. Voilà réaffirmée une vérité telle qu'énoncée par Zbigniew Brzezinski. D'un point de vue géopolitique l'Ukraine fait de la Russie un grand état ; sans l'Ukraine, la Russie n'a pas d'importance mondiale. Je m'en remets à la conscience de ceux qui professent ces idées...à leur capacité à apprécier la Russie moderne. Comme l'a déclaré à plusieurs reprise le président Poutine ceux qui tentent de déclencher une nouvelle geurre dans le Donbass, détruiront l'Ukraine.

 

 

(1) traité ABM : signé en 1972 sur la limitation des armements. 

(2) traité FNI : forces nucléaires intermédiaires, signé dans les années 80. Il s’agissait d’en détruire un certain nombre conjointement. Les Etats-Unis s’en sont retirés unilatéralement le 2 août 2019.

 

À suivre...

J’ajoute au dernier moment une brève vidéo du 14 avril : réouvert depuis quelques semaines  le Bolchoï,  Moscou,  accueille Don Carlos de Verdi pour 5 représentations.  

La Russie vaccine, vient de prendre de nouvelles mesures de confinement d’une semaine pour tout entrant sur son territoire,  mais vit. 

Pour 5 soirées, à partir du 14 avril 2021, Don Carlos de Verdi au Bolchoï. Placido Domingo Anna Netrebko.

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