1987 : je suis à Moscou. En 1991 et 1993, aussi...

Publié le par Boyer Jakline

Ce travail autour de la traduction de l’analyse de Gorbatchev,  ce qui  s’écrit par ailleurs ont nourri ma réflexion en flash back...

1987 : après une interruption de 10 ans de mon activité de professeur, je négocie avec mon employeur un séjour en Russie : me remettre  au russe... avant de retourner enseigner.

Je me retrouve dans un hôtel discret au cœur du Moscou historique.  J’y passe 2 semaines. À  cent lieux d’imaginer la  disparition de ce pays. Mais les "tares"du système s’affichent. Les magasins sont vides. Et encore nous sommes à Moscou, en son cœur. L’hôtel lui, a tout. Mode de fonctionnement : comme il n’y a pas de produits pour tous, il y a des magasins pour quelques uns, dont les touristes. Ce sont de vrais cavernes d’Ali-Baba. Une des raisons de l’exaspération de la population. Était-il raisonnable de laisser s’effondrer ce pays pour un désir de jeans ? Ou que cachait ce désir ?

 

En 1991, j’y retournerai avec mes élèves. Il reste 2 mois de vie à l’URSS. C'est la vie soviétique ordinaire : toujours ces pénuries et ces tables fournies quand vous êtes invité.  D’où ça sort ? Du marché noir : au cœur,  les personnes qui travaillent,  les livraisons n’arrivent jamais sur les étals, les produits, alimentaires ou autres, sont vendus en amont suivant des filières. On ne dit pas "acheter", on dit  "se procurer". Et la femme soviétique a toujours sur elle un filet qui s’appelle "au cas où"...

Ce sont des situations qui nourrissent les humoristes dans l’autodérision, forme très répandue. 

  À l'automne 1993, déjà la catastrophe est visible. Des restes de barricades près de la Douma dont le bâtiment noirci n’à pas encore été réparé. Attaque au canon du président Eltsine contre les députés récalcitrants.  On ne sait pas le nombre de morts,  à  l’intérieur du bâtiment et autour,  leurs soutiens. 

1993 toujours, je garde en mémoire ces vieilles personnes,  des femmes surtout,  à la sortie des stations de métro,  vendant,  qui une tasse en porcelaine,  qui un napperon. Les tapis au sol couverts de produits,  vodka frelatée et autres; nous alertons nos élèves de ne pas acheter, rien, dans la rue. La rue est un poison, modèle de ce qu’est devenu ce pays. 

En 1992, je suis invitée par la famille que j’ai rencontrée lors du séjour de 1991.

Séjour mémorable et unique. Nous allons en train

Volga, région de Kostroma

dans leur datcha, une vraie datcha minimale, à 250 km de Moscou. Lorsque sur le chemin du retour je suis sur le bateau qui traverse la Volga,  j’ai soudain la certitude que je ne reviendrai jamais ici dans ces conditions.  Et ainsi fut fait. 

Le quotidien de cet été 92 : pas d'essence,  pas la possibilité de changer les pneus si nécessaire,  donc, mes hôtes me préviennent,  pas de tourisme dans la région. Pour moi, l’exotisme commence dès  Cheremietievo. Je l’indique à mes amis. 

Nous nous nourrissons de ce qui est produit sur place dans les potagers. Une frugalité avant-gardiste ! Mais la compagne de toujours,  la vodka,  et ses indispensables,  concombres,  tomates, champignons au sel, maison, ne manquent pas. Voir la photo...

Mes amis sont heureux  des changements,  même si le quotidien est frugal.  Ils en ont vu d'autres. N’était il pas déjà frugal toutes ces dernières années ?

Ce sont des intellectuels, ils se réjouissent de l’ouverture attendue du pays... même s’ils sont fauchés.  Ils y croient.  La nouvelle Russie n’a qu’un an. L’effondrement économique et social n’a pas encore donné sa pleine mesure. 

Au cours des années 90, les dégâts sociaux vont s’amplifier.  Racket : combien de personnes tuées chez elles  pour s’accaparer l’appartement,  marché noir renforcé,  chômage,  dévaluation du rouble,  véritable racket d’état (1998).  C'est une vraie guerre qui se déploie.  De très nombreuses victimes parmi les 50 ans et plus. Le choc moral est violent. 

Faisant partie de la nomenklatura intellectuelle et culturelle moscovite,  mes amis vont faire partie de ceux qui pourront tirer leur épingle du jeu.  Mais beaucoup resteront sur le carreau. 

En 1998, je parviens à  organiser un voyage,  les échanges sont suspendus,  nos amis russes n’en ont plus les moyens. Nous allons une semaine à St-Pétersbourg.  Avril glacé. La frugalité est devenue misère,  même dans les conditions d’accueil de lycéens étrangers.  C'est une expérience riche pour les enfants gâtés bordelais.  Aucun ne regrette. 

Je n’ai pas revu mes nouveaux amis de 1992. Elle est décédée en 2001. Avec lui, j’ai perdu le contact. 

J’ai traversé ces 30 ans sans l’URSS avec ces gens. Difficile de s’en détacher...après ce chemin ardu.

Les changements positifs, un quotidien devenu quasi normal, selon nos normes de consommation,  pas forcément les meilleures,  mais qui ont satisfait beaucoup de monde. De Moscou à Yaroslavl,  tous me répétaient : " ce serait péché que de se plaindre" et me racontaient leurs incroyables années 90 de galère. Ceci en Europe... et j’ai toujours pensé que cela donnerait des idées à nos maîtres. 

Mais désormais,   depuis 2015-2016, les dégradations,  chômage,  inflation,  " réformes " sociales  rétrogrades, suivent la même courbe que les  nôtres.  Mêmes causes,  mêmes effets.  S’y ajoutent les stupides sanctions occidentales. Leurs effets pèsent économiquement,  mais politiquement renforcent le pouvoir qu’elles prétendent par ce moyen combattre.

Rien ne va plus depuis ces 4 dernières années. Effet cumulatif des politiques " néolibérales". Forme de normalité.

Reste qu’au plan international  la Russie refuse de rejoindre l’attelage États-Unis/ Union européenne.  Elle reste un pôle de construction d’un autre ordre mondial, à la fois dans la globalisation capitaliste et hors d’elle. Ce qui ne lui est pas pardonné 

Pour clore ce moment,  mon analyse rejoint celle de Karen Sharnazarov,  fervent défenseur de l’URSS,  admirateur de Lénine et de son œuvre,  et défendant ses positions très souvent dans les débats télévisés : 

l’URSS avait donné tout ce qu’elle pouvait : construire un grand pays moderne dans des conditions nationales et internationales très dures.  Elle a permis de gagner la guerre et vaincre le nazisme. A assuré la reconstruction du pays dans des conditions d’hostilité du monde capitaliste et a permis le vaste mouvement mondial de décolonisation. 

Elle devait changer pour répondre aux nouvelles exigences de la société.  Changer.... 

 Ce que souhaitaient 76% des citoyens soviétiques consultés par référendum en mars 1991.

Pas disparaître.

 

1er septembre, "jour du savoir"

1er septembre : de la maternelle à l'université c’est la rentrée en Russie. Rite soviétique toujours en vigueur. 

Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :
Commenter cet article
R
Merci Jakline pour cette "humeur" autour des 30 ans sans l'URSS. Mon 1er séjour en URSS, à Moscou date de 1973.... , j'ai aussi vécu la chute en 1991, et j'étais à cette date avec mes élèves, et j'en revenais malade au vu de la misère de tous les jours, même si la plupart de mes amis s'en sont sortis, mais d'autres on payé un lourd tribut à cette "disparition". Merci encore. Lucile Ricci, Bayonne
Répondre
B
Merci. Je suis contente d’avoir des retours de mes lecteurs fidèles. C'est rare qu’ils s’expriment. Donc, Merci. Toujours en poste ?