Homo sovieticus ? Homo lectio.

Publié le par Boyer Jakline

"Cela fait longtemps que l’homme rouge, né le 7 novembre 1917, a été envoyé aux poubelles de l’histoire. Le contexte socio-culturel qui a permis sa naissance a été complètement dévasté par le rouleau compresseur de la société de consommation. Pourtant,  ceux qui le traquent, eux, n’ont pas disparu, bien au contraire,  ils sont toujours aussi nombreux à pourfendre la " mentalité d’esclave" de cette créature " soumise et formatée"qui survivrait encore dans l’ex URSS...

... Les actions de ces militants de la " décommunisation intégrale"servent à déformer et dévoyer toute mémoire de ce que fut l’homme soviétique...."

Merci à  Natalia Routkevitch à qui j’emprunte ce texte. Elle fait sur sa page Facebook un travail constant et exigeant de réhabilitation (?)  de connaissance (?) de l’URSS, inscrite dans la grande histoire russe. Je vous recommande la visite de sa page.

Alexandre Panarine est un philosophe contemporain, (1940-2003). Il a beaucoup travaillé sur l’identité de l’homme soviétique, son caractère unique dans l’histoire de l’humanité, analysant ainsi un nouveau type anthropologique.

Il estime que, doté d’une culture de base, après l’alphabétisation de masse, l’homme soviétique a pu s’appuyer,  s’approprier la grande littérature russe. Grâce aux milliers de bibliothèques dans le pays, mais aussi des clubs culturels où les enfants jouaient à ces héros classiques,  des tirages de masses des ouvrages,  accessibles partout et malgré les "avertissements" du pouvoir sur le caractère limité parce que"de classe"  des auteurs classiques. Il note que cette culture là est le privilège des élites en Occident, tandis que les États-Unis,  par exemple,  développe une culture de masse au rabais,  non libératrice. Ainsi,  le plus souvent le schéma est le même : une jeune fille sortie d’une banlieue pauvre recherche le prince charmant riche et généreux.  Les exemples sont multiples. 

Ce canevas s’est imposé aussi dans les séries russes où les jeunes femmes sont en concurrence acharnée pour trouver le mari riche et généreux. Certaines,  prêtes à tout.

Heureusement,  vestiges d’autres exigences,  des  séries très populaires véhiculent un autre message et une autre vision des héroïnes. J’en ai regardé certaines avec un grand plaisir. Quelques séries,  très brillantes, sont revenues avec une grande lucidité sur les événements traumatisants depuis 1991, sorte d’ exorcisation collective.  J’ai écrit sur ces séries. Voir mon article du 29 octobre 2016. Et plus récemment une série, Roman moscovite, qui m’a littéralement époustouflée. Article du 31 juillet 2021. Tout ce travail historique artistique n’est accessible qu’aux russophones.  C'est bien dommage car la vision de la société russe en devenir serait rudement bousculée. 

Sa proposition est riche,  vaut d’être mise au dossier : "30 ans sans l’URSS", histoire de donner à penser ce moment unique de l’histoire universelle :1917-1991.

Ne pas le clore sur un avis aussi définitif qu’injuste. 

Alexandre Panarine, par ailleurs extrêmement critique sur le passé soviétique et certaines pratiques du pouvoir, dans ses analyses, vient,  par sa recherche honnête et sans concession, conforter le caractère original et libérateur de cette civilisation.

Si forte, que malgré le rouleau compresseur depuis 30 ans, les marques en sont toujours là,  dans des exigences individuelles et collectives. 

 

Traduction,  larges extraits. 

Qui est donc l’homme soviétique ?

L’homme soviétique moyen est un lecteur de journaux et de revues ( chaque famille était quasiment abonnée à des dizaines de productions). Il connaissait le nom de tous les présidents et des dirigeants syndicaux occidentaux, avait une réelle empathie pour les grévistes,  les noirs, les chômeurs, il se distinguait par une impressionnante sensibilisation " de classe " à l’échelle universelle. 

En ce sens, son identification interne avec la superpuissance soviétique,  défendant partout ses positions et intérêts dans le monde n’était pas obtenue par extorsion. Construite de façon marxiste,  cette identité  de classe faisait de l’homme soviétique une personnalité universelle et historique capable de trouver partout des "frères de classe".

... Cependant, la nation a vaincu l’idéologie,  elle s’est élancée vers la littérature classique,  utilisant toutes les possibilités du nouveau système politique : des bibliothèques partout,  des tirages massifs des œuvres,  des formes culturelles, clubs, activités d’amateurs où ces "enfants du peuple " avec une assurance suscitant l’étonnement essayaient les costumes des héros de Byron et des " hommes de trop". La comparaison avec la culture de masse américaine,  si nous la faisions, serait incroyable. 

Qui sait ce qu’aurait été l’homme soviétique typique,  s’il n’y avait pas eu sa rencontre avec les plus riches modèles de la littérature classique.  Rencontre absolument pas planifiée...(c’est là le cœur de sa théorie... on peut débattre. Planifiée,  non,  mais facilement accessible, oui)

Après cela il est difficile de n’avoir qu’une seule réponse à la question : qui a donc créé réellement cette nouvelle communauté nationale : le peuple soviétique ?...Où  a grandi en vérité l’homme soviétique : à l’usine, dans les appartements communautaires saturés,  dans les cours de politique ou bien dans les châteaux des nobles où les questions universelles tourmentaient les héros de Pouchkine,  Lermontov,  Dostoievski, Tchekhov, Tolstoi?

Ceux qui aujourd'hui le désignent comme " lumpen" " marginal ", plein de "haine de classe"à l’égard des riches ignorent avec une application mauvaise que Pouchkine a élevé toute la nation à la dignité et la noblesse : son sentiment de liberté,  son sentiment d’honneur sont devenus patrimoine national.... ( pour nos lecteurs, je rappelle que Pouchkine était métis)

Parler de l’accès à l’écrit ne suffit pas...Oui, le peuple dans cette nouvelle période s’adresse à la culture de l’écrit avec deux exigences.  Le distraire en lui procurant une activité culturelle substantielle.  L’éducation apparaît en même temps comme un fondement de  la "démocraties égalitaire". Les personnes issues du peuple perfectionnent ainsi leurs chances sociales  et réalisent " la revanche de la plèbe " , sur le terrain privé,  sans coups d’état ni révolution.

De ce point de vue, le système soviétique d’éducation était le plus démocratique au monde. 

... Aujourd'hui il n’est question que de savoir " socialement utiles".. Pourquoi dans ce cas avoir besoin de la littérature classique ?... La question  acquiert du coup,  face à l’actuel "discours libéral", une nouvelle pertinence.  À  l’époque soviétique,  on ne la posait pas. Personne ne doutait de la valeur intrinsèque existentielle de la culture...."

Le philosophe poursuit longuement sa démonstration où il creuse son idée de l’apport essentiel de la culture et de la littérature pour former cet homme lectio que fut l’homme soviétique.

Parenthèse personnelle :

Lors de mon premier séjour en URSS , lycéenne, j’ai été frappée par cette réalité : tous les lieux de culture,  Bolchoï compris, étaient largement accessibles. Pas de sélection par l’argent. Les librairies étaient certes pleines des œuvres complètes du secrétaire général du Parti.  Les œuvres contemporaines non censurées quittaient les tables installées devant les librairies en quelques heures,  comme si un bouche à oreille fonctionnait à fond. Les œuvres classiques,  russes, mais aussi les auteurs étrangers par exemple les Français Dumas, Flaubert,  Molière, Saint Exupéry...  étaient là,  en bonne place,  accessibles. Les films étaient réalisés,  même si une censure plus bureaucratique qu’idéologique,  à force, les cantonnaient sur les étagères de Mosfilm ou autres maisons de production. On les a vus... après. À  la même époque,  les projets gênants  chez nous restaient à l’état de projets. Ils n’ont jamais vu le jour.

La nourriture était frugale mais abondante, les logements communautaires étonnants, mais la culture partout...

À mon premier séjour dans la nouvelle Russie,  1991, je me pincais pour en croire mes yeux... Depuis,  je me suis habituée. 

Peut on trouver meilleur argument pour détruire l’odieux signe d’égalité entre nazisme et communisme qui empoisonne nos réflexions et brouille nos avenirs.

Mettre un signe égal entre un système qui brûle les livres ou sort son revolver quand il entend le mot culture et le système décrit minutieusement là est une forfaiture qui ne profite qu'à ceux qui luttent avec acharnement, fanatisme même où la fin, le maintien de l’ordre sinistre existant, justifie les moyens. 

Alexandre Panarine est philosophe et politologue, spécialiste de la mondialisation et de la société de consommation. Dès l’époque soviétique, il enseignait la philosophie politique à l’université de Moscou. Soviétique et russe, il avait une chaire à l’université de New-York. 

Ses cours à Moscou étaient visités par des collègues venus de nombreux pays, dont la France.  Il avait un grand respect pour les civilisations d’Asie, l’islam ou l’Inde.

Il considérait que la Russie construirait son futur en s’appuyant sur sa tradition et la grande littérature russe. Elle proposerait un chemin aux autres peuples. 

Finalement,  toujours chez de nombreux penseurs russes, et soviétiques, l’idée du messianisme. 

 

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