Où en est le Kazakhstan, après 5 jours qui ébranlèrent le pays.

Publié le par Boyer Jakline Eugène Mardelein.

Dès le début de ces événements,  j’ai écrit un papier dont le titre donnait l’essence de qui se passait là-bas.  "Les Gilets Jaunes du Kazakhstan".

https://bordeaux-moscou.over-blog.com/2022/01/le-kazakhstan-30-ans-sans-l-urss.

htmlhttps://bordeaux-moscou.over-blog.com/2022/01/les-gilets-jaunes-du-kazakhstan.html

Et en effet, il était question dans cette insurrection de revendications vitales : augmentation des salaires,   conditions de travail. 

5 jours, cela a duré 5 jours. Les troupes de l’Organisation militaire d’entraide,  dirigée par un Arménien où la Russie joue un rôle important,  appelées à l’aide par le président Tokaev, sont restées 48 heures. Certains analystes en Russie pensent que cette présence avait aussi pour but de "sécuriser" les grandes firmes internationales qui font fortune sur place.

Les problèmes économiques et sociaux restent, bien qu’une ouverture ait faite par le pouvoir. 

Dans l’analyse que fait un jeune journaliste qui vit au Kazakhstan et appartient au "Cercle des marxistes", il établit un rapprochement avec le Moyen-Orient et la Syrie en particulier. 

Il note que l’espace post soviétique n’en finit pas de se reconfigurer. Cette Asie Centrale ex-soviétique  ne ressemble ni à la Biélorussie,  ni à  l’Ukraine,  ni à la Géorgie.  On y trouve une multitude de peuples différents,  le plus souvent de confession musulmane. Dans certaines régions,  le djihadisme militant jusqu'au terrorisme est très actif.  Ce qui fait craindre un scénario syrien si c’est cette présence qui arrivait à mener le jeu.

Mais les régions les plus industrielles,  autour du pétrole,  sont aussi les plus actives sur la base de revendications économiques et sociales.  Ce sont elles qui donnent le ton. C'est avec elles que Tokaev est prêt à négocier et a déjà lâché du lest.

Depuis 2011 et la répression sanglante de la grande grève des "pétroliers", le feu couve sous la cendre, se manifestant régulièrement en éruptions violentes.

Le KPRF a immediatement adressé un message de soutien aux travailleurs du Kazakhstan.

 

Le texte suivant m'est envoyé par un abonné fidèle, et même si l'analyse ne correspond pas à ce que disent les analystes, de gauche, sur place : pas de similitude avec la Biélorussie, en particulier, il a le mérite de revenir sur des événements qui ont disparu de nos punchlines, comme désormais fonctionne "l'information".

Il est largement inspiré de la publication sus citée.

 

Kazakhstan : l'analyse de Lutte ouvrière.

Dans sa dernière livraison, Lutte de classe, revue de l'organisation communiste révolutionnaire Lutte ouvrière, évoque la situation politique et sociale au Kazakhstan. Là-bas tout est parti du doublement, le 1er janvier, du prix des carburants, dont le GPL, qu’utilisent 80 % des véhicules locaux. LO rappelle que la clique au pouvoir dans ce pays s'est enrichie à milliards depuis l'implosion de l'URSS sous la coupe des bureaucrates, en 1991. Comment ? 
Le Kazakhstan "repose, dit-on, sur 99 des 100 éléments du tableau périodique de Mendeleïev. Il regorge donc de ressources énergétiques et minières, avec au premier chef le gaz, le pétrole, le charbon, l’uranium, le chrome, des secteurs où il figure parmi les premiers producteurs et exportateurs mondiaux."

Les salaires d’ouvriers qualifiés "ne dépassent pas 150 000 tenges (l’équivalent de 300 euros), le taux (officiel) de pauvreté est de 17 %". Avec l'aggravation de la crise mondiale, les dirigeants politiques et économiques ont "répercuté ce qu’ils voyaient comme un manque à gagner. Et ils l’ont fait sur les travailleurs, sous forme de licenciements (11 % des emplois en un an) et de baisses de salaire pour ceux qui gardaient leur travail."

Cela a entraîné, "depuis l’été 2021, une vague de grèves dans les régions d’exploitation gazière et pétrolière de l’ouest. Parmi les dizaines d’entreprises touchées, souvent des sous-traitantes de grands groupes internationaux, des sociétés de transport ou de logistique, citons par ordre d’entrée en lutte : Kezbi et OzenMunaïGaz (1 200 travailleurs chacune), le gisement de Karajanbas, MunaïSpetzSnab, UzenMunaïGaz, Kunan Holding, Oilfield Equipment & Service, BatysGeofisServis, KazPromTekhKompani, Tazalyk-S, NBC, UTS Llc, Eurest Support Services, les gisements de Tenguiz et Kashagan, Karajanbasmunaï (570 travailleurs), Industrial Service Ressources, KMG EP-Katering et Abuev Group. D’autres régions furent également touchées, bien qu’à un moindre degré : le 28 juin, des mères de familles nombreuses réclamant du travail et une hausse des aides à l’enfance envahirent le ministère de l’Industrie, dans la capitale Astana; le 8 juillet les coursiers de Globo se mirent en grève à Almaty (l’ancienne capitale Alma-Ata), la principale ville du pays, ainsi que les cheminots de Chymkent; fin juillet, la grève éclata au Samu d’Almaty, parmi les conducteurs de bus de Semipalatinsk, chez les grutiers et conducteurs d’engins de chantier à Astana…"

"Pratiquement partout,  les grévistes réclamaient des hausses de salaire et l’amélioration des conditions de travail. Ces luttes, souvent victorieuses et aboutissant parfois à des augmentations salariales de 50 %, voire 100 %, montraient la voie à suivre, quand le prix des carburants doubla d’un seul coup, le 2 janvier...Ces mêmes travailleurs de l’énergie de l’ouest, qui venaient de faire grève avec succès, donnèrent le coup d’envoi à un mouvement qui allait cette fois prendre une ampleur nationale."

"Dès le 2 janvier, ils manifestèrent contre les hausses de prix des carburants, tels les ouvriers de la Raffinerie kazakhe du gaz à Janaozen et ceux de plusieurs usines de la grande ville voisine, Aktau. Le lendemain, ce furent les ouvriers des champs de pétrole de Kalkamas et de Karajanbas qui se mirent en grève. Puis ceux d’ArcelorMittal à Termitau (14 000 employés) et Kazakhmys (37 000 travailleurs). En plusieurs endroits, des travailleurs menacèrent de faire grève si le pouvoir ne revenait pas sur ces hausses et, n’ayant pas obtenu de réponse, mirent leur menace à exécution. Chez KazChrome à Khromtau, les ouvriers réclamèrent un doublement de leur salaire (comme le prix du gaz !), à quoi la direction répliqua en menaçant de licencier 4 000 travailleurs et de fermer l’usine. Il est vrai que, dès le 6 janvier, les géants américains ExxonMobil et Chevron avaient demandé aux autorités de rétablir l’ordre car, parti des grandes entreprises de l’ouest du pays, le mouvement ne cessait de s’étendre à toutes les régions."

"Grévistes et manifestants ajoutèrent des revendications ouvertement politiques contre le régime ou certains de ses aspects les plus odieux : pour le renvoi du gouvernement, la mise à l’écart de l’ex-président Noursoultan Nazarbaïev, parrain et symbole d’un régime mafieux honni, l’organisation d’élections libres, le droit de créer des syndicats indépendants…" Cela rappelait ce qui s’était passé, un an et demi plus tôt, en Biélorussie. Mais cette fois avec une intervention encore plus marquée de la classe ouvrière.
Le président Kassym-­Jomart Tokaïev tenta de faire retomber la colère en annulant "la hausse du GPL et déclara que l’État régulerait le prix de certains produits pour une durée de six mois". Il renvoya le gouvernement et s’en prit à "Nazarbaïev qui, après plus de trente ans à la tête du pays, l’avait formellement installé à la tête de l’État en 2019, mais en gardant la main sur les principaux leviers de commande et sources d’enrichissement. Tokaïev espérait ainsi faire coup double. D’abord, il se libérait d’un mentor et d’un clan qui le tenaient en tutelle car, tout en faisant mine de s’effacer, Nazarbaïev s’était octroyé la présidence à vie du Conseil de sécurité et le statut constitutionnel de Père de la nation, sans oublier de placer des proches à des postes clés, tels sa fille aînée à la tête du Sénat et son neveu à celle de la police politique, le KNB. Et puis, Tokaïev semblait donner satisfaction à ceux qui, dans la rue, scandaient : « Le Vieux, dégage ! »"

Mais la contestation s’amplifia. Et surtout elle se radicalisa à Almaty, où elle entraîna une partie de la jeunesse, dont des ruraux venus de campagnes délaissées ou de pays voisins dans l’espoir de décrocher un emploi dans cette ville de près de deux millions d’habitants, mais qui n’y avaient trouvé que chômage, précarité et misère. Le 5 janvier, Tokaïev donna l’ordre à ses troupes de tirer sans sommations, puis appela la Russie de Poutine à sa rescousse. Le 7 janvier, 3 000 militaires russes atterrirent avec leurs blindés à Almaty. En déployant des parachutistes des forces spéciales à la sinistre réputation, Poutine voulait effrayer la population, mais aussi décharger la Garde nationale kazakhe d’un certain nombre de tâches, pour qu’elle n’ait plus qu’à mater la contestation. Le 15 janvier, le corps expéditionnaire annonça son prochain retrait car il avait mené à bien sa « mission de maintien de la paix »". 
Les autorités ont annoncé 235 morts. Un chiffre dérisoire... Le pouvoir déclare 10 000 arrestations. 
Du point de vue de la bureaucratie russe, selon LO, "l’occasion de prêter main-forte aux bureaucrates kazakhs, et à travers eux aux grands groupes occidentaux, arrivait à point nommé, alors même que des diplomates russes et des représentants de l’OTAN menaient à Genève des discussions, amorcées entre Biden et Poutine, autour de ce que certains nomment la crise ukrainienne. Un terme qui dissimule en fait bien mal la volonté continue de l’OTAN, donc de l’impérialisme, de toujours pousser plus loin ses pions dans ce que la Russie appelle son « étranger proche » : l’Ukraine, la Géorgie, le Kazakhstan et d’une façon générale les anciennes républiques soviétiques d’Europe et d’Asie." Ainsi le Kremlin espère sans doute avoir fait là la démonstration que, tout en défendant ses intérêts propres dans son pré carré, il fait preuve de sa responsabilité vis-à-vis de l’ordre mondial, dont l’OTAN se veut le principal gardien.

Selon le parti d'Arlette Laguiller, Poutine et l’état-major russe ont sans doute vu un autre avantage à intervenir militairement au Kazakhstan. Alors que la crise économique mondiale qui s’aggrave provoque des explosions sociales et politiques, y compris aux frontières de la Russie, les dirigeants russes, qui savent que leur population pourrait un jour prendre le même chemin que les ouvriers biélorusses ou kazakhs, s’y préparent sans nul doute, et tiennent à y préparer leurs forces de répression, auxquelles cette opération aura aussi servi de grandes manœuvres face à un début d’insurrection populaire et ouvrière."

Du coté positif du mouvement, il y a  des augmentations de salaires dans certaines entreprises. "Au Kazakhstan il existe une classe ouvrière nombreuse et concentrée – ce qui est un des acquis de l’époque soviétique et de l’industrialisation qu’elle a permise –, elle continue d’occuper une place décisive dans l’économie du pays, et la vie sociale en général. Et l’on constate que de précédents affrontements sanglants avec le régime ne l’ont pas brisée ni n’ont empêché qu’elle mène des grèves (dites sauvages, car interdites) et que, comme ces dernières semaines, elle se porte, de fait, à la pointe du combat d’une grande majorité de la société contre le régime m mafieux des Nazarbaïev et Tokaïev." 

Selon LO, "si ces deux semaines ont posé en grand une question, c’est celle du pouvoir, de qui, de quelle classe l’exerce, et contre qui. Une question décisive pour qui se réclame des idées communistes, du renversement de la bourgeoisie, de son système capitaliste et de tous les régimes qui le servent, qu’ils soient ou se veuillent les héritiers d’autres couches ou classes sociales, de féodaux au Moyen-Orient, d’anciens bureaucrates staliniens plus ou moins convertis au nationalisme mafieux, comme au Kazakhstan et dans d’autres États issus de l’URSS."

Eugène Mardelein
 

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